© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

Références :

Pierre Judet de La Combe, Homère, Paris, Gallimard, Folio-Biographie, 2017.

Homère ne se nomme pas

Pierre Judet de La Combe est directeur d'études à l'EHESS. À l'invitation de son éditeur, il consacre une biographie à l'insaisissable Homère, texte plein d'érudition et cependant accessible et généreux comme les deux fameux poèmes homériques.

Il est heureux de trouver dans une collection destinée au grand public (Folio-Biographies) un texte aussi précis et érudit, qui s'attaque à l'une des questions fondatrices de la philologie : Homère. Ce poète, le plus célèbre peut-être dans l'histoire de la littérature occidentale, considéré comme un père fondateur, est en effet insaisissable, comme l'onde. Depuis la plus haute Antiquité, telle ou telle école poétique revendique son héritage, le faisant naitre ici ou là au grès de ses intérêts. L'Athènes des tyrans s'en empare et inscrit la récitation de L'Iliade et de L'Odyssée au programme des Grandes Panathénées. Plus tard, les bibliothécaires d'Alexandrie se livreront à un véritable travail d'éditeur, compilant les versions en quête du bon Homère. Avec le déclin de la connaissance du grec, Homère sera quelque peu oublié par l'époque médiévale, qui ne le connait qu'en traduction ou par le biais d'anthologies. Apprendre le grec auprès des savants byzantins qui fuient Constantinople en 1453 sera l'un des actes majeurs de la Renaissance : ainsi, Pétrarque et Boccace pourront-ils revenir à la source du texte. Mais, alors, on s'interroge : qui est cet Homère dont plusieurs Vies nous sont parvenues, souvent contradictoires ? Homère n'est-il que le nom d'un mythe ? A-t-il réellement existé ? Voici l'ère de la "question homérique"...

En fait, la pensée philologique occidentale est fondée sur le cas Homère. Pierre Judet de La Combe n'entend pas résoudre une énigme. À rebours de l'investigation policière, il ne cherche pas à établir des faits, mais plutôt à étudier les pièces du dossier. Ainsi, on ne lira pas une Vie d'Homère, tâche impossible et malhonnête, pas plus qu'une démonstration de la non-existence du chantre d'Ulysse et de la colère d'Achille. Pierre Judet de La Combe s'intéresse d'abord au mythe Homère, observant qu'il est construit en contre-point de celui d'Hésiode. Puis, il plonge dans l'Iliade et surtout L'Odyssée pour analyser l'image du poète et de la poésie que ces textes nous livrent.

L'helléniste nous offre ainsi un livre brillant, dont les chapitres courts et vifs sont de nature à rassurer le lecteur non-expert. Les textes originaux sont très souvent cités (en traduction) et font l'objet d'une analyse rigoureuse autant que vivante, qui, lorsqu'elle s'appuie sur des faits de langue travaille sur des mots translittérés en alphabet latin. Dans sa préface, l'auteur adopte un ton très personnel, rapportant la conversation qu'il a eu avec son éditeur à l'origine du projet et dans lequel il fait part de son désarroi face à la requête en apparence fort simple de l'éditeur : écrire la biographie d'Homère. La présence de l'auteur est, de fait, souvent perceptible dans l'ouvrage, oeuvre d'un passionné véritablement, convaincu que

Cette relation moderne aux temps anciens, où un passé est choisi comme déterminant sans que l'on puisse parler d'héritage naturel puisqu'il est construit dans un effort historique toujours ouvert, nouveau, libre, nous met loin de la fascination contemporaine pour les supposées racines de la culture et de l'identité qui fait de la soumission à un passé à prendre tel quel (et en fait inventé) l'unique voie du salut. Elle est une arme contre les fondamentalismes, pas seulement importé mais européens (et américains), pas seulement religieux, mais nationalistes, qui se déchainent actuellement. (p. 331)

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