© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#7 Être étranger chez soi

October 28, 2017

Le roman de l’histoire de la littérature occidentale commence avec deux récits épiques : celui d’une colère d’abord, celle d’Achille, à Troie, qui ne veut plus combattre car il estime que le roi Agamemnon lui a indûment pris sa part de butin ; le second raconte un voyage, celui entrepris par Ulysse pour regagner son royaume une fois levé le siège de la malheureuse cité de Priam devant laquelle les Achéens et les Troyens ont âprement combattus pendant plus de dix ans. Cette odyssée n’a cessé de nourrir l’imaginaire de ceux qui l’ont entendue ou lue et ne cesse de hanter notre littérature, de Du Bellay à James Joyce.

 

L’odyssée d’Ulysse, pour qui entreprend de l’étudier, se déploie comme un éventail, offrant à l’exégète antique ou contemporain d’innombrables pistes de réflexion ou d’interprétation. Tour à tour, les commentateurs ont lu cette épopée comme un véritable récit de voyage, voire un manuel de navigation qui, sous le masque de la fiction, évoquerait les périls qui guettent le marin ; d’autres y lisent le récit du voyage d’une âme, un récit initiatique, voire métaphysique, ou même l’analyse en termes de psychanalyse. Une œuvre si riche – et c’est le propre des « classiques » d’après Italo Calvino (Pourquoi lire les classiques ?, 1991) – ne se laisse jamais réduire à une lecture univoque ; l’Odyssée moins qu’une autre assurément ! Il parait d’autant plus vain d’en faire un commentaire monolithique que l’élaboration de ce poème elle-même est mouvante et entourée de zones d’ombre. S’il est acquis depuis fort longtemps que la figure du poète Homère, aède, c’est-à-dire conteur, du VIIIe siècle, est une figure légendaire – ce qui n’exclut pas qu’un véritable Homère ait pu exister – et que le texte de l’Iliade et l’Odyssée tel que nous le connaissons est le fruit d’une réécriture plus tardive, effectuée au VIe siècle à Athènes à l’initiative du tyran Pisistrate, l’origine véritable de ces deux poèmes nous est inconnue. Il est même fort probable qu’elle soit impossible à établir avec précision. Finalement, ces incertitudes sont à l’image même d’un récit qui raconte une existence fluide, celle d’Ulysse, guerrier réputé pour sa ruse, qui peine à regagner Ithaque où l’attendent son épouse Pénélope, son fils Télémaque, son peuple et son palais. Dès lors, chaque lecteur est libre de s’en emparer, ému par la ténacité d’un voyageur qui, de tours en détours, n’oublie jamais son cap, frappé par l’implacable volonté de dieux vengeurs qui manipulent le destin pour laver un affront, touché par la grâce de Calypso, la farouche détermination de Pénélope ou la tendresse de la vieille nourrice Euryclée.

 

Stamnos (vase grec servant à mélanger et à conserver le vin) à figures rouges, découvert à Vulci (Lazio, Italie), Vème siècle av. J.-C., Conservé au British Museum. Crédits Photo © Trustees of the British Museum.

 

L’Odyssée est une œuvre éponyme : elle porte le nom de son protagoniste que les francophones et les anglophones sont les seuls à appeler Ulysse. Ce récit, écrit en hexamètres dactyliques, c’est-à-dire en vers d’une longueur comparable à notre alexandrin et qui confère au récit une magnificence éclatante, compte vingt-quatre chants – autant que l’alphabet grec compte de lettres. Au chant XI, soit au mitan du poème, Ulysse, sur les indications de la magicienne Circé, chez qui il a longuement séjourné, descend aux royaumes des morts pour rendre visite au devin Tirésias, aveugle comme Homère, et dont la cécité, toute symbolique, lui permet d’accéder à des vérités invisibles à l’œil humain. Il prévient ainsi Ulysse des dangers qui l’attendent encore et, surtout, lui précise à quelles conditions il pourra considérer son retour comme définitif, son voyage comme terminé.

 

De fait, la navigation d’Ulysse est jonchée de périls, dont l’origine remonte à une grave faute commise par le héros. En effet, au cours de son périple, la flotte d’Ulysse aborde au « pays des Cyclopes », êtres monstrueux, d’une taille et d’une force démesurée, dont le front est orné d’un œil unique. Or, ces géants sont anthropophages : l’un deux, Polyphème, fait prisonnier le roi d’Ithaque et ses hommes, et ces derniers, pour fuir, n’ont d’autre choix que de percer l’œil horrible à l’aide d’un pieux fabriqué avec le tronc d’un arbre. Ce que le protégé d’Athéna ne pouvait savoir c’est que l’immonde Polyphème était le fils de Poséidon qui préside à la destinée des marins et dont le trident terrible peut déclencher tempêtes et tsunamis. Dès lors, Poséidon fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher Ulysse de rentrer à bon port. Prévenu par Tirésias et ferme dans son projet de regagner les eaux de l’Adriatique, Ulysse parvient à déjouer les pièges du Prince de l’Océan, y compris en résistant au chant délicieux des Sirènes (cf. notre illustration) et plus encore à la tentation d’aborder sur l’ile du Soleil où paissent des bœufs gras – résistance vaine, puisque Ulysse ne parvient pas à empêcher ses hommes d’y accoster, mais en repart sauf.

En somme, le voyage d’Ulysse, contrairement à ce que fameux sonnet de Du Bellay, dans ses Regrets, nous laissaient entendre n’est pas un voyage qui permet d’acquérir une « expérience » particulière, d’accumuler des connaissances que la découverte de lieux nouveaux aurait permis d’acquérir. Le voyage d’Ulysse est une dynamique tendue vers son seul terme.

Ainsi, et ce n’est pas un faible paradoxe, celui dont le nom est devenu synonyme dans notre langue de « voyage rempli d’aventures extraordinaires », d’après la définition du Robert, n’aspire qu’à renouer avec une existence bourgeoise, à la tête de son royaume d’où il s’occupera d’administrer un peuple d’éleveurs et de cultivateurs. En d’autres termes, alors que la figure d’Ulysse est pour nous associée à l’idée de voyage, de partance, voire d’évasion, en réalité, le texte d’Homère nous dit tout autre chose et nous invite à fortement nuancer ce cliché, popularisé dans notre culture par le premier vers du sonnet de Du Bellay qui oppose la condition du bienheureux Ulysse, le voyageur, à la sienne, coincé à Rome, dans une ville qu’il abhorre :

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

 

Or, Ulysse n’aspire qu’au retour, nostos en grec, et si son nom est synonyme de voyage, il doit l’être de voyage de retour (ce que n’ignore pas la suite du quatrain de Du Bellay et qu’ont souvent oublié ceux qui la récitaient à l’école primaire !). Mais le désir de retour d’Ulysse est voué à se muer en déception car le roi d’Ithaque espère renouer avec sa vie d’avant : avant la guerre, bien sûr, et ces longues dix années de combat, avant son odyssée aussi, et ces interminables années de navigation. Cependant, le temps ne s’est pas arrêté et c’est un homme chargé d’ans qui retrouve Pénélope. La douleur que suscite le désir de rentrer, la nostalgie (de nostos, le retour, et algos, la douleur), risque fort de se prolonger à jamais car si le voyage dans l’espace est possible, le voyage dans le temps, lui, est aporétique.

C’est pourquoi le clairvoyant Tirésias ne manque pas de rappeler à Ulysse que son voyage n’a pas pour terme le rivage d’Ithaque ; une fois revenu sur son ile, pour rentrer véritablement, le héros grec devra d’abord reprendre sa place et pour cela éliminer tous ces prétendants qui ont cherché à ravir son trône et sa place aux côtés de Pénélope. L’épouse a tenu bon, grâce à sa fameuse ruse, et le royaume aussi grâce à la vigilance conjuguée de la reine et de Télémaque. Pourtant, à notre grand étonnement, Tirésias ajoute encore une condition – et non des moindres ! Ulysse le marin, l’habile navigateur, doit désormais faire oublier ce qui a construit sa notoriété, jusqu’à nous. Une rame sur l’épaule, il doit s’enfoncer dans le maquis et gagner une terre si éloignée de la mer que ses habitants ne connaissent pas le sel. Alors, un paysan l’arrêtera, surpris, lui demandera pourquoi il tient ainsi une « pelle à vanner ». Ce n’est qu’alors qu’Ulysse, d’après la prophétie de Tirésias, sera vraiment rentré. Là, il plantera sa rame, inutile, en terre, et il sacrifiera à Poséidon. L’épisode du voyage pourra désormais se clore : finie la mer, finie la vengeance, fini le mouvement. En d’autres termes, pour vivre une existence normale, Ulysse doit cesser d’être Ulysse, devenir étranger à lui-même pour être enfin lui-même.

 

Une telle pensée est vertigineuse et l’enclore en une formule nécessairement réducteur, néanmoins pareille réflexion ne manque pas d’impertinence en une époque où l’injonction à « se chercher », à « trouver sa personnalité », à « construire son identité » –  les variantes en couverture des magazines sont innombrables – est permanente. Notre société, tiraillée entre la permanence du modèle de l’homme blanc hétérosexuel middle class et son désir d’émancipation des individus, dans leur diversité, nous enjoint à nous définir comme noir, blanc, arabe, femme, homme, trans, bi, que sais-je encore, a oublié que pour être pleinement soi, il faut peut-être se dépouiller de tout ce qui nous constitue dans le regard des autres.

 

 

 

Lire la Prophétie de Tirésias aux Enfers.

 

Pour aller plus loin

 

  • Barbara Cassin, La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ?, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, Paris, 2015 ;

  • Marcel Détienne, Les Grecs et nous, Perrin, Paris, 2005 ;

  • Vladimir Jankélévitch, L'Irréversible et la nostalgie, Champs-Flammarion, Paris, 2011.

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