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Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#11 Ajax déclare : 'I'm a very stable hero'

January 14, 2018

Ajax est l'un des héros les plus admirés de la guerre de Troie : son courage sans faille, sa bravoure, son audace au combat l'ont même valu le surnom de "rempart des Grecs." Il s'accomplit dans le domaine de l'épopée et l'on peut s'étonner que Sophocle, l'un des trois auteurs tragiques grecs dont les pièces ont traversé les siècles jusqu'à nous, ait justement choisi ce personnage comme protagoniste de l'une de ses tragédies, la première de lui que nous ayons conservée, probablement créée dans les années 440 avant notre ère. Rien, en effet, ne semble le prédisposer à un destin tragique : Ajax est le fils de Télamon, auquel il succède sur le trône de Salamine et c'est avec de nombreux vaisseaux qu'il se joint à l'armée d'Agamemnon pour vaincre les Troyens. Combattant intrépide, il vient en second, juste après Achille, pour la force, la vaillance et la beauté. Il affronte d'ailleurs le redoutable Hector à plusieurs reprises et, si le sort n'avait réservé à Achille la mission de tuer lui-même le prince troyen et avait laissé se poursuivre le combat, Ajax, sans doute, l'aurait vaincu. Mais les destins sont inflexibles et le combat entre Hector et Ajax est interrompu par une nuée opportune qui soustrait les combattants à la vue l'un de l'autre. L'ardeur guerrière d'Ajax est légendaire et les Athéniens l'honorent particulièrement comme en témoigne le fait que l'une des dix tribus athéniennes porte son nom. C'est à ce titre que sa statue figure au milieu des neufs autres héros éponymes de la cité sur l'Agora.

 

Dès lors, il est pour le moins surprenant d'imaginer un tel personnage sur la scène tragique. L'épopée homérique est unanime pour célébrer la dimension positivement héroïque du personnage. Cependant, certains récits ont envisagé les épisodes postérieurs à ce que nous rapporte l'Iliade. Ainsi, selon certaines versions de ces prolongations, à la mort d'Achille, on aurait tiré au sort, dans le camp grec, pour savoir à qui reviendrait les armes du défunt réputées devoir se trouver entre les mains du meilleur guerrier grec. Ulysse, le roué, et Ajax, le farouche, sont tous deux en lice. Mais le sort, cruel une fois de plus avec le roi de Salamine accorde le lot à Ulysse. C'est alors que, ulcéré par ce choix injuste, Ajax serait frappé par la déesse Athéna d'un terrifiant accès de démence.

 

Figurine en terre cuite représentant un masque de Dionysos - le dieu de la tragédie, découverte à Myrina, ca. III-Ie siècles av. J.-C., conservée au Musée du Louvre. Photo credits Wiki Commons.

 

La pièce de Sophocle s'inscrit dans ce contexte. Elle nous montre le héros immense et admiré dont la raison chancelle jusqu'à commettre un crime stupéfiant. C'est Tecmesse, l'épouse infortunée d'Ajax, qui raconte au chœur les faits. Elle est la seule à avoir été le témoin impuissant - Ajax lui intime l'ordre de se taire lorsqu'elle cherche à le ramener à la raison - de la scène horrible qu'elle décrit en détails. Dans une longue réplique, elle expose alors ce qui s'est déroulé au cœur de la nuit (Κεῖνος γὰρ ἄκρας νυκτός), alors, ajoute-t-elle que "toute l'armée dort". De fait, le crime a donc lieu hors de la lumière du jour, au cours de la période propice à tous les envoûtements et à tous les maléfices, hors du moment où l'on livre combat. Sans qu'aucun élément extérieur ne semble l'y avoir appelé, Ajax, animé d'un incompréhensible dessein, s'en va et revient sans que nul ne sache d'où. Il s'est emparé d'une troupe hétéroclite d'animaux : des taureaux et des chiens de berger qu'il pousse jusque chez lui. Il se livre alors à un horrible massacre, traitant ces bêtes entravées comme s'il s'agissait d'humains : les invectivant, les égorgeant, les battant à mort. Le récit de Tecmesse est épouvantable et à de quoi susciter l'horreur et l'indignation de ses auditeurs. Pire encore, Ajax s'adresse à ces bêtes semblant les confondre avec Ulysse et les deux Atrides, c'est-à-dire Agamemnon et Ménélas. Les faits prennent alors un sens nouveau : la sordide exécution de ces animaux a un sens. Ajax, dans sa folie, cherche à se venger et s'en prend à ses compagnons de guerre...

 

Vengeance ô combien lamentable ! Ajax, le grand Ajax, dont les coups n'ont pas peu contribué à la victoire des Achéens devant les remparts de Troie, a mis à mort du bétail et de dociles chiens de bergers, entravés qui plus est pour nombre d'entre eux. C'est un combat non moins grotesque que barbare qu'il vient de livrer et, lorsqu'il recouvre la raison, non sans peine (ἔμφρων μόλις), il est frappé d'effroi à la vue du spectacle sinistre qui s'offre à lui. Épouvanté, il se livre à l'habituelle pantomime qui accompagne le deuil dans l'épopée : il se frappe la tête, hurle et arrache ses cheveux. Se reprenant un instant, Ajax exige de Tecmesse, dont il avait jusqu'alors ordonné qu'elle reste mutique, de lui dire ce qui s'est produit pendant qu'il était en proie à la furie. Tecmesse s'exécute et Ajax, consterné par ce qu'il entend,

 

éclate en sanglots affreux, tels que jamais encore je n'en ai entendu de lui - lui qui ne cessait de déclarer jadis que sangloter ainsi était le fait d'un lâche, d'une âme sans ressort.

 

Les paroles de son épouse confirment ce dont il semblait avoir déjà pris conscience : l'horreur absurde de son crime qu'un regard extérieur a pu contempler lui-aussi. Cette transe parait avoir considérablement modifié la personnalité d'Ajax : elle l'a d'abord obligé à donner la parole à Tecmesse qu'il avait rudement empêché de parler (Il ne me répond que par des mots brefs - l'éternel refrain : "La parure des femmes, femme, c'est le silence.") et l'a aussi conduit à s'abandonner aux larmes qu'il considérait jusqu'alors comme indignes d'un homme de valeur.

 

Cette expérience de sortie de soi, de moment de folie, qui frappe Ajax évoque l'origine même du théâtre dans la Grèce antique, spectacle rituel lié à la figure de Dionysos. Comme le rappellent Paul Demont et Anne Lebeau, Dionysos

 

incarne l'irruption de l'étrangeté, de l'altérité au sein même de la vie civique, la part sauvage qu'il faut s'approprier pour être heureux.

 

Paul Demont & Anne Lebeau, Introduction au théâtre grec antique,

Paris, Le Livre de Poche, p. 20

 

Or, en ce qui concerne le héros éponyme de la pièce de Sophocle, cette irruption de la part sauvage d'Ajax va précisément le couper désormais de toute forme de vie civique. Ajax, dans la suite de la pièce, cherche vainement un moyen de sauver son honneur, mais en définitive, aucune réparation ne semble être à la hauteur de ce qu'il a commis et lorsque le héros grec annonce son intention, il faut comprendre, en réalité, qu'il projette de se suicider.

 

Ajax est un personnage complexe, véritablement hors normes, un guerrier qui ne parvient pas à sortir des lois de la guerre, comme s'il demeurait à jamais prisonnier d'un état exceptionnel de violence. Son accès de démence est la preuve qu'il ne peut plus conserver sa place dans la société des hommes revenus à la paix et Ajax n'a d'autre choix que de se donner la mort. Ultime geste héroïque, pour se suicider, le roi de Salamine, combattant aguerri, opte pour une arme exceptionnelle : l'épée d'Hector. Il fiche la poignée en terre et s'abat sur la lame, dérisoire illusion d'avoir été tué par une main étrangère, mort glorieuse donnée par un ennemi déjà défait depuis longtemps. Le héros grec a réalisé, de la manière la plus insatisfaisante qui soit, son destin de guerrier : il est tué par l'arme de son ennemi. Cet acte, pour terrible qu'il soit, était devenu nécessaire pour écarter de la société des hommes un individu dont la fureur l'avait exclu de fait. Georges Dumézil a longuement étudié, tout au long de ses recherches, la figure du guerrier antique, des frères Horace au guerrier irlandais Cuchulainn. Il a ainsi démontré que le combattant devenait, grâce à ce que le latin nomme le furor, un animal sauvage, un loup ou un ours. Il note cependant, dans un essai intitulé "'Fougue' et 'rage' dans l'Iliade", que :

 

Au plus fort de leur excitation, les héros homériques ne subissent pas de transfiguration. Le poète les compare mainte et mainte fois, dans des fresques magnifiques et précises, à des lions agressifs ou intraitables, à des sangliers, à des loups, à d'autres fauves, à l'aigle même, mais ce ne sont que des comparaisons. [...] Ce qui porte à l'action les Achéens et les Troyens, c'est le μἐνος/menos, proche du θυμὀς/thumos, une fougue puissamment enracinée dans tous les muscles du corps et qui rend la mise en œuvre efficace au plus haut degré, mais non pas surnaturelle.

 

 

Georges Dumézil, "'Fougue' et 'rage' dans l'Iliade", in Esquisse de mythologie, Paris, Quarto-Gallimard, p. 184

 

 

Dès lors, le héros homérique, s'il voit sa force décuplée à certains moments, ne perd jamais sa lucidité, y compris au cœur du combat. Ajax a donc gravement failli car sa folie meurtrière était même étrangère à la fureur du champ de bataille.

 

Symboliquement, c'est en faveur d'Ulysse qu'Ajax se voit déposséder des armes d'Achille ; Ulysse, dont la ruse et l'éloquence sont proverbiales. À l'heure où Sophocle présente au public athénien sa tragédie, les normes de la vie épique ont depuis longtemps laissé place à celles de la vie civique et il importe de réitérer la nécessité de leur observance dans le contexte démocratique de la cité athénienne. Il n'y a pas dans l'Athènes du Ve siècle de place pour un Ajax furieux, dont la bravoure et l'héroïsme sont pourtant célébrés car ils sont indispensables au cœur de la bataille. La pièce de Sophocle donne voix, magistralement, à la conscience mélancolique d'Ajax, qui sait que la communauté des hommes lui est désormais fermée. Assurément, un tel homme n'aurait pas osé gazouiller en ces termes : 'I'm a very stable hero' tel un certain président des États-Unis !

 

 

Lire le récit par Tecmesse du coup de sang d'Ajax dans la tragédie de Sophocle.

 

 

Pour aller plus loin

 

  • Jean Alaux, Introduction, in Sophocle, Ajax, Paris, Les Belles Lettres, Classiques en Poche, 2002 ;

  • Paul Demont & Anne Lebeau, Introduction au théâtre grec antique, Paris, Le Livre de Poche, 1996 ;

  • Georges Dumézil, "'Fougue' et 'rage' dans l'Iliade", in Esquisse de mythologie, Paris, Quarto-Gallimard, 2003.

 

 

 

 

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