#12 De Troie à la Ghouta, sans voix

February 28, 2018

On croit à tort, car on nous l'a souvent appris ainsi, que L'Iliade raconte la guerre de Troie ; le poème homérique, en réalité, fait un récit bien plus circonscrit dans le temps et se clôt sur les funérailles d'Hector. La mort du prince troyen, dont le corps a été furieusement outragé par Achille, prélude bien sûr à la chute de Troie, mais, à proprement parler, la fin de la guerre n'est pas envisagée dans les vingt-quatre chants de l'épopée d'Homère. La prise de la ville grâce à la ruse d'Ulysse, puis sa mise à sac, sont en revanche évoquées par les continuateurs d'Homère, mais aussi par les poètes tragiques, dans le célèbre chant II de l'Énéide, et, à l'époque impériale, par Ovide dans les chants XII et XII des Métamorphoses.

 

C'est ainsi que le poète de Sulmone, dans le passage du chant XIII dont nous proposons la lecture, chante la chute de Troie, personnifiée par son équivalence avec le sujet animé Priamus comme sujets du verbe cado, "tomber", chute concomitante de celle de son roi, le vieux Priam, égorgé par les guerriers grecs qui s'emparent de son palais. Le vers d'Ovide est lapidaire pour dire cette défaite totale : Troia simul Priamusque cadunt (XIII, 404). Dans le même mouvement, la destruction de la ville et de la famille régnante est associée à la soudaine métamorphose d'Hécube ; cette dernière n'est alors pas nommée, mais désignée par une simple périphrase Primeia coniunx [...] infelix, "la femme de Priam" (v. 404-405), manière, déjà, de dire son effacement, puisqu'elle perd son apparence humaine. Ovide, dont le poème tout entier est consacré au phénomène de la métamorphose, possède une palette infiniment variée pour décrire ces transformations. De fait, elles sont de natures diverses puisqu'elles peuvent concerner différents règnes, végétal, animal voire minéral ; elles peuvent être brutales ou progressives, conscientes ou non. Hécube, pour sa part, semble d'abord saisie par la métamorphose : en un instant, elle perd son corps de femme pour devenir chienne. Mieux encore, elle parait perdre tout consistance, devenir un ectoplasme, dont seul le cri rappellerait qu'il appartient au vivant : externasque novo latratu terruit auras, "son aboiement inédit empli l'air étranger" (v. 405).

 

Cependant, il faut attendre une centaine de vers pour avoir le récit de cette transformation. Les malheurs de la reine de Troie ne s'arrêtent pas avec la chute de la ville : la destruction n'est pas encore totale, l'horreur a encore en réserve bien des tourments pour Hécube. La femme de Priam est d'ailleurs lucide sur son sort : Soli mihi Pergama restant, "Je suis la seule pour laquelle il y a toujours une Pergame [i.e. Troie]." (v. 606). La guerre est interminable pour Hécube : littéralement, elle n'aura pas de terme, car ses souffrances sont sans cesse renouvelées. Renversement horrible de l'ordre naturel des choses, elle est en effet condamnée à assister à la mort de tous ses enfants. Ils sont tués jusqu'aux derniers, Polyxène, d'abord, qui préfère la mort à l'esclavage, puis Polydore, assassiné par le roi Polymestor. Hécube ignorait cette mort, celle du plus jeune de ses fils, jusqu'à découvrir sa dépouille amenée au rivage par la mer. Alors, le silence se fait en elle. La douleur est ineffable et aux pleurs des Troyennes répond une lamentation muette. L'humanité la quitte : elle devient la lionne à laquelle on a arraché son lionceau. Ivre de fureur, elle tue le meurtrier de son fils en enfonçant ses doigts dans ses orbites : mise à mort horrible, brutale et répugnante. Hécube, la mère, confrontée à la mort de tous les siens n'est plus que douleur, douleur de vivre et douleur de mort. La métamorphose n'a véritablement lieu qu'après ce meurtre dont la sauvagerie apparait comme une prémisse de l'ultime transformation. Une fois de plus, le premier signe du changement d'Hécube en chienne est auditif : rauco murmure (v. 565). Toutefois, le son ainsi désigné n'est pas proprement animal : il est inarticulé, certes, mais il pourrait convenir à l'appellation d'une plainte tout humaine. Ce n'est que dans un deuxième temps que le récit confirme la modification : rictuque in verba parato latravit, conata loqui, "de sa bouche, qu'elle ouvrait toute grande pour parler, sortent, en dépit de ses efforts, des aboiements" (v. 568-569).
 

 Edvard Munch, Le Cri, 1893, National Gallery of Norway.

 

Hécube, fière reine troyenne, est devenue une chienne, animal sauvage et répugnant. Privée de la parole, elle n'est plus qu'un cri, cri de douleur, cri d'impuissance, cri primal, qui émeut jusqu'à ses ennemis et même jusqu'aux dieux qui conviennent que son malheur est exceptionnel. Quoique vivante encore, Hécube, par cette métamorphose, s'approche de la mort. Elle est environnée par la mort, ayant perdu tous les siens, d'Hector à Priam, à ses enfants les plus jeunes, en route vers elle. En effet, la figure canine, dans l'Antiquité, est associée de manière topique à l'univers mortuaire. C'est ainsi, par exemple, que, dans la mythologie grecque, le gardien des Enfers est représenté comme un chien à trois têtes ou que, dans la religion égyptienne, Anubis, le dieu des morts, a les traits d'un canidé, chien ou chacal. Depuis l'époque préhistorique, le chien est lié à la mort car, avant d'être domestiqué, il fait partie des rares animaux nécrophages. Dès lors, les premiers humains ont pu voir le chien comme un animal à la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. La figure canine reste d'ailleurs associée pour longtemps à l'imagerie mortuaire : on voit, aux pieds de nombreux gisants, représenté un chien. Placé aux côtés de l'épouse ou de l'enfant, il peut apparaitre comme un symbole de fidélité, au mari, au père, mais on a pu également y voir un guide, capable d'orienter le défunt dans l'Au-delà. Ainsi, Hécube occupe une position labile : vivante encore, elle est pourtant déjà entrée aux Enfers.

 

 

Gisant, en plaque de cuivre émaillée, de Jean de France, mort âgé de quelques mois en 1248, provenant de l'abbaye de Royaumont, Basilique de Saint-Denis, Seine-Saint-Denis. Crédits photos : Pierre Poschadel.

 

Le destin horrible d'Hécube se traduit par une incapacité de dire la douleur : il est indicible, ce que sa métamorphose en chien justifie d'une certaine manière. Hécube n'est plus apte qu'à lancer un cri lugubre, inarticulé, incompréhensible. Il n'existe pas de mots pour dire la douleur de la reine qui a perdu son royaume, de la Troyenne qui a vu sa ville dévastée, de l'exilée qui doit quitter son pays par la contrainte, de la femme qui a perdu son mari, de la mère qui a vu mourir ses fils et capturer ses filles. Il n'y a plus d'espoir pour Hécube qui a ainsi perdu sa nature humaine. Pour ses semblables, les matrones troyennes encore survivantes, il serait peut-être d'ailleurs même insupportable d'entre les lamentations de l'épouse de Priam. La métamorphose dit l'impossibilité atroce d'exprimer sa douleur, mais elle permet sans doute à ceux qui restent de n'avoir pas à entendre une litanie inaudible. Hécube devenue chienne dit la parole interdite : celle que l'on ne peut dire, mais celle aussi que l'on ne peut entendre.

 

Le silence d'Hécube, s'il est possible que cela soit, fait écho à celui des puissances internationales qui, au massacre de civils dans la région de la Ghouta orientale, en Syrie, n'ont pas de mot. Ainsi, le 20 février dernier, l'UNICEF, l'organisme onusien chargé de la protection de l'enfance, a publié un communiqué glaçant : un texte en blanc. Un long silence chargé de sens et que l'organisation a justifié en ces termes : "L'UNICEF publie cette déclaration en blanc. Nous n'avons plus de mots pour décrire la souffrance des enfants et notre indignation."

 

 Capture d'écran du site de l'UNICEF, communiqué de presse du 20 février 2018

[consulté le 28 février 2018].

 

À nous qui sommes émus par la plainte lugubre d'Hécube, aboiements irritants, d'entendre ce silence, ultime degré dans l'expression de la douleur humaine.

 

 

Lire les deux passages du chant XIII des Métamorphoses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin

 

 

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