© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#5 De la figue au cabas

September 30, 2017

En 153 avant Jésus-Christ, le vieux Caton se rend à Carthage, à la tête d’une ambassade de dignitaires romains. Au cours de son séjour, il est frappé par la prospérité de la cité punique, que deux guerres contre Rome, ne semble pas avoir affaibli. Pourtant, la deuxième guerre contre les Carthaginois, de 218 à 201, a vu l’ennemi aux portes de la capitale de l’Empire. Hannibal, après avoir franchi les Pyrénées, le Rhône, puis les Alpes, avait alors déferlé avec son armée et ses éléphants sur la péninsule et, de manière incompréhensible après sa victoire décisive au lac Trasimène, il avait contourné Rome et installé son armée à Capoue, dans la région de Naples. S’ouvre alors une longue période d’incertitude : les Carthaginois demeurent sur le territoire italien, les légions romaines sont exsangues, la noblesse latine saignée à blanc après des défaites humiliantes. Le sursaut se produit enfin et le jeune P. Cornelius Scipion porte le conflit en Afrique. Carthage rappelle alors ses généraux, Magon, tout d’abord, puis Hannibal. Le 29 octobre 202, Scipion est vainqueur à Zama. Plusieurs mois sont nécessaires pour négocier la paix, mais en 201, la situation entre Rome et Carthage est stabilisée. Rome a tremblé, mais, de nouveau, la Méditerranée constitue un rempart entre l’Empire et le royaume punique.

 

Or, cinquante ans plus tard, Caton n’a pas oublié que le cours de l’histoire a bien failli être renversé par Hannibal et ses hommes. Face aux sénateurs, il fait part de son inquiétude dans un discours passé à la postérité grâce au récit de nombreux historiens antiques, parmi lesquels Plutarque. Il s’agit d’un historien grec, bien postérieur à Caton, né en 46 après Jésus-Christ, en Béotie. Proche des milieux romains, il acquiert le statut de citoyen. Homme de culture, grec d’origine, mais imprégné par la civilisation romaine, il entreprend la rédaction des Vies des hommes illustres, série de biographies qui mettent en parallèle le récit de l’existence d’un Grec en face de celui d’un Romain. Ainsi, l’histoire de Thésée fait-elle écho à celle de Romulus, de même celle d’Alexandre-le-Grand à celle de César, par exemple ; quant à celle de Caton, elle répond à celle d’Aristide, contemporain du grand général athénien Thémistocle, qui s’est illustré à la bataille de Marathon. Chaque paire de biographies est assortie d’une brève comparaison, dans laquelle l’historien grec souligne les points de convergence entre les deux destinées. Ces Vies ont leur place au panthéon des lettres antiques : on les retrouve dans la bibliothèque d’un Montaigne, d’un Shakespeare, ou au chevet d’un Rousseau ou d’un Napoléon. La carrière littéraire des Vies parallèles, en France, est garantie par la traduction de Jacques Amyot. Ce dernier se rend au Vatican pour étudier le texte de Plutarque dont il entreprend la vaste traduction de 1559 à 1565.

 Giorgio Gallesio (1772-1839), Fico Fetifero o Fico dell'Osso, in Pomona italiana (1817-1839).

 

Dans un passage fort célèbre, Plutarque nous montre Caton au sénat, aux alentours de l’an 150 av. J.-C. Le vieux moraliste prête sa voix aux arguments bellicistes, en faveur de la reprise du conflit entre Rome et Carthage. Il rapporte ce qu’il a vu avec inquiétude dans la capitale punique : la puissance des Carthaginois. Depuis plusieurs années, ceux-ci se livrent à une lutte sporadique contre les guerriers numides de Massinissa, sans que les Romains ne s’en émeuvent particulièrement. Or, Caton ne doute pas que ces escarmouches ne soient le prélude à une véritable guerre, non plus en territoire africain, mais contre Rome. Il déclare ainsi que cette paix ne lui semble être qu' « une surséance d'armes et un délai de guerre ». Pour donner plus de vigueur encore à son argumentation, comme un ultime tour rhétorique, à la fin de son discours, Caton brandit des figues, qu’il tenait dissimulées dans les plis de sa toge. Frappés par la beauté des fruits, leur parfait état de conservation, leur degré de maturité idéal, les Sénateurs ne doivent plus douter alors que la menace carthaginoise est pressante : « La terre qui les porte, leur dit-il, n'est distance de Rome que trois journées de navigation ». Vraiment, Carthago delenda est ! « Il faut détruire Carthage » car le danger est imminent.

On voit ainsi cet homme roué aux usages de la parole politique et de la délibération, dont le discours est marqué par des arguments de poids puisqu’ils reposent sur le témoignage direct de ce qu’il a observé en territoire punique, en venir à un ultime argument qui ne fait plus appel à l’intelligence de ses auditeurs, mais entend emporter leur adhésion par le spectacle de figues mûres. Bien sûr, ces fruits succulents n’ont rien de bien effrayants par eux-mêmes, ce qui est source d’effroi dans leur présence, c’est leur beauté, leur plénitude. On les sait fragiles par excellence, sensibles au transport, qui altère bien souvent leur intégrité. Si ces figues sont si belles, justes à point pour être croquer c’est que Carthage est aux portes de Rome, une fois de plus. La chair souple de ces fruits, dans laquelle les dents mordent sans résistance est à l’image de la vulnérabilité extrême de la cité latine.

Pour reprendre les termes de Guy Debord,

Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire. (Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, 1967 ; 1992, I, 13).

Ainsi, la figue n’est pas seulement le signe de la mollesse coupable de Rome, qui risque de n’être bientôt plus qu’un nouveau marché pour Carthage, elle est ce qui guette Rome.

                 

Caton fait ainsi appel à un tour rhétorique particulièrement efficace, qui transcende le discours qu’il vient juste de prononcer. Ces figues brandies et répandues sont bien plus éloquentes que les arguments précédemment énoncés, même si elles ne prennent leur sens que par elles. Nos propres parlementaires ne sont pas avares de ce genre de procédé, qui désarment l’intelligence pour s’adresser au cœur et aux passions. On songe, par exemple, au discours du député Alexis Corbière en juillet dernier, qui, entendant dénoncer la baisse des APL de 5 euros, interpelle le Premier Ministre Édouard Philippe en déclarant qu’il laisse à sa disposition les courses qu’il a faites le matin-même pour 5 euros. Le visionnage de la séquence montre le député de Seine-Saint-Denis le micro à la main, prononçant son discours, alors que l’attention des spectateurs est manifestement attirée par les gestes de Jean-Luc Mélenchon, le président du groupe parlementaire, en train de déballer et d’exhiber sur son pupitre le contenu d’un panier de courses. L’argumentation du discours est alors court-circuitée par la dimension spectaculaire de la scène, qui capte l’attention et détourne finalement l’intelligence des auditeurs du sens des arguments avancés. La question n’est plus alors de savoir s’il est justifié ou non de diminuer les aides au logement, mais porte dès lors sur la valeur de 5 euros en 2017. De même, Caton avait habilement joué de la gourmandise des sénateurs romains en exhibant d’inoffensives figues dont la fraîcheur attestait d’un immense danger au-delà de toute argumentation rationnelle.

 

 

 

Lire le compte-rendu de la séance au Sénat par Plutarque.

 

 

Pour aller plus loin

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Texte commenté

Retrouvez le texte commenté dans la rubrique Texte, ainsi que la biographie de la plupart des auteurs évoqués dans la rubrique Auteurs.

Billets récents

October 9, 2018

Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram