© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#16 Divine PMA

October 9, 2018

Alors que la question de la PMA, la Procréation Médicalement Assistée, refait surface dans le débat public à l’occasion de la parution du nouvel avis (Avis 129) du Comité consultatif National d’éthique (CNE) le 18 septembre dernier, un détour par la mythologie nous invite à considérer sous un jour nouveau, impertinent et symbolique, la question de la génération et de la parentalité. En effet, la mythologie grecque et particulièrement les mythes liés au plus puissant des dieux de l’Olympe, Zeus, regorge d’histoires mettant en scène des naissances rocambolesques, dont l’étrangeté n’a pas manqué de frapper les exégètes. Il peut être intéressant, sans en tirer de conclusions hâtives, de mettre en regard ce passage extrait du résumé du rapport :

 

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant. Elle modifie profondément les relations de l’enfant à son environnement familial, en termes de repères familiaux, d’absence de père, institutionnalisée ab initio. Elle fait émerger aussi plusieurs interrogations sur la relation des enfants à leurs origines, puisqu’en France le don est anonyme et gratuit, ou sur le fait de grandir sans père. Aussi sur ces points, il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des recherches fiables sur l’impact de cette situation.

 

Extrait du Résumé de l'Avis 129, disponible sur le site des États généraux de la bioéthique, consulté le 9 octobre.

 

avec l’exemple d’une naissance sans mère telle que nous la raconte Lucien dans ses Dialogues des dieux. Lucien est certainement l’un des auteurs les plus étonnants du paysage littéraire grec. S'il n’est pas grec de naissance, mais Syrien, de Samosate, une cité proche des rives de l’Euphrate, pour autant, son style en fait un parfait auteur attique du IIe siècle de notre ère. Son métier de sophiste – conférencier si l’on veut – le conduit à voyager en Grèce, en Italie et même en Gaule. C’est un écrivain prolixe  dont l’œuvre est non seulement très abondante, mais également d’une grande variété. Parmi ses écrits, dont le ton a justifié qu’il soit comparé à Voltaire, Lucien nous a donné de savoureux dialogues, Dialogues des morts et Dialogues des dieux. Ce genre est alors très pratiqué dans l’Antiquité : il n’est que songer aux dialogues de Platon, mais, plus près de nous, on peut penser aussi à Diderot qui, de Jacques le Fataliste (1796) au Neveu de Rameau (publié en 1805, mais bien antérieur) emprunte le même dispositif, très dynamique.

 

Les Dialogues des dieux sont au nombre de vingt-six, saynètes mettant en scène deux interlocuteurs ou plus rarement trois voire six dans « Le jugement des déesses. » Ces dialogues sont tous marqués par un ton enlevé, souvent impertinent voire parodique. Lucien mise sur l’astuce et l’érudition de ses lecteurs pour comprendre ces échanges dont la virtuosité, pour en comprendre tout le sel, exige de bien connaitre ses classiques… Dans le neuvième (ou le douzième, en fonction des versions) de ces dialogues, Lucien donne tour à tour la parole à Poséidon et à Hermès. Il s’agit de divinités de premier plan : l’un, Poséidon (Neptune pour les Latins), est le dieu de la mer. On comprend que dans l’univers grec, où l’élément marin joue  un rôle essentiel sur les plans économiques et stratégiques, il s’agisse d’un dieu particulièrement important. Il est d’ailleurs placé au même rang que Zeus, issu comme lui de l’union de Cronos et de Rhéa. Avec leur troisième frère, Hadès, ces trois dieux se partagent le monde : le Ciel et la Terre à Zeus, les Enfers pour Hadès, à Poséidon la mer. Comme Zeus, Poséidon est très fécond, mais sa descendance est généralement malfaisante voire monstrueuse. Il est ainsi le père du cyclope Polyphème, lui qui eut tant à souffrir de la ruse d’Ulysse, du brigand Sciron, tué par Thésée, ou du chasseur Orion, pour ne citer que les plus fameux de ses rejetons.

 

Son interlocuteur, Hermès (Mercure, à Rome), est un dieu habile et roué, qui veille sur les voyageurs et à ce titre a beaucoup à voir avec les commerçants et les voleurs… Il est le fils de Zeus et de Maïa, l’une des Pléiades, mais encore enfant, il échappa à la surveillance de ses parents pour jouer à son frère Apollon un bien vilain tour. Alors que son illustre frère a négligé son troupeau pour se consacrer à son amour pour le bel Hyménaeos, Hermès parvient à lui dérober ses bœufs et à les dissimuler dans une grotte, non sans avoir effacé toutes les traces de son larcin. Une fois ce dernier découvert, il parvient néanmoins à apaiser le courroux du berger en échangeant ses bêtes contre une lyre de sa fabrication. Son enfance, on le voit, est donc marquée par la rouerie, la malice. Il ne joue pas un rôle de premier plan, comme Poséidon, dans la mythologie, mais sert habituellement de messager de la volonté divine. Il y a fort à parier, avant même que le dialogue s'engage, qu'il sera haut en couleurs si l'on en croit la qualité de ses protagonistes, un dieu puissant à la descendance problématique et un jeune dieu, plein d'esprit et d'astuce.

 

Scène représentant la naissance de Dionysos, vase, IVe siècle av. n.-è., Musée archéologique de Tarente. Crédits photos : http://archeotaranto.altervista.org/archeota/taras78/laceramica.htm

 

Dans le dialogue de Lucien, Hermès veille dans l’antichambre de son père Zeus : il défend à quiconque, y compris Poséidon, d’entrer dans la chambre. Non sans impertinence, le dieu de la mer s’interroger sur les raisons qui poussent Zeus à réclamer qu’on ne le dérangeât pas : serait-il avec son épouse Héra ? son jeune amant Ganymède ? Hermès le détrompe en affirmant que le souverain des dieux est malade, mais il se montre réticent à nommer la maladie dont souffre Zeus. Pressé par son interlocuteur, il finit par avouer que son père vient d’accoucher. Cela ne semble guère étonner Poséidon qui se souvient, à propos, que Zeus a déjà donné naissance à Athéna. Naissance pour le moins étrange puisque Athéna est sortie tout casquée du crâne même de l’Olympien ! Celui-ci avait alors préféré avaler Métis enceinte de la future Athéna, car une prédiction annonçait que la descendance de la fille de Métis n’aurait de cesse de le détrôner. Par ce subterfuge vraiment étonnant, Zeus faisait d’Athéna sa seule fille et déjouait ainsi le sinistre présage. Lorsqu’il dût accoucher, il fallut qu’Héphaïstos, l’habile ouvrier des dieux, fendisse son crâne à l’aide d’une hache. Mais, cette fois-ci, l’enfant est dans la cuisse. Voici en quels termes Hermès présente les choses à Poséidon, qui l’interroge sur les détails de cette naissance et sur l’identité de la mère :

 

POSÉIDON – […] Et quelle est cette Sémélé ?
HERMÈS – Une Thébaine, une des filles de Cadmos. Il a eu une relation avec elle et l'a mise enceinte.
POSÉIDON – Et puis après, Hermès, il est accouché pour elle ?
HERMÈS – Justement, tout étrange que cela te paraît (Καὶ μάλα, εἰ καὶ παράδοξον εἶναί σοι δοκεῖ), Héra, dont tu sais l'humeur jalouse, étant descendue chez Sémélé, lui persuada de prier Zeus de venir la voir avec ses tonnerres et ses éclairs. Zeus consentit, arriva le foudre en main, mit le feu au toit, et Sémélé périt dans l'incendie. Il m'ordonna alors de fendre le ventre de cette femme et de lui apporter l'embryon imparfait, qui n'avait encore que sept mois. J'obéis, il s'ouvrit la cuisse et y déposa l'enfant jusqu'à ce qu'il vînt à terme. Aujourd'hui que le troisième mois est arrivé, il l’a mis au monde, et les douleurs de l'accouchement l'ont rendu malade.

 

Ce que nous raconte Hermès n’est rien moins que le récit d’un transfert d’embryon depuis l’utérus maternel vers les tissus de la cuisse du père où il achève sa gestation ! Voilà un domaine dans lequel la science a encore quelques progrès à faire, quoique une scientifique américaine, le Dr. Karine Chung, directrice du « programme de préservation de la fertilité et de congélation des ovocytes » à la Keck School de Médecine de l’Université de Californie du Sud, ait prétendu en 2015 que la gestation masculine puisse être rendue possible par la simple greffe d’un utérus dans l’abdomen du receveur... Hermès, quant à lui, a conscience du caractère surprenant de cette naissance : il utilise en effet le terme παράδοξον/paradoxon, traduit par étrange. Cet adjectif est formé sur le substantif δόξα/doxa, l’opinion, à l’aide du préfixe παρα/para qui signifie contre. Ainsi, ce qui est paradoxal, étymologiquement, est ce qui va contre l’opinion commune, à l’encontre de l’idée communément admise. Hermès assume donc le caractère exceptionnel de cette naissance.

 

L’enfant une fois mis au monde, il est remis aux nymphes, divinités féminines des campagnes, des bois et des eaux, qui sont chargées de l’élever. Le mythe retient particulièrement le nom de Nysa comme l’une des nourrices de Dionysos, qui obtiendra, en remerciement, de la magicienne Médée, que cette dernière rajeunisse la nymphe bienfaitrice. De son côté, Hermès s’occupe des soins qu’il convient de donner après un accouchement. Alors, Poséidon a cette phrase qui résonne nécessairement avec force à nos oreilles contemporaines :


Οὐκοῦν ἀμφότερα τοῦ Διονῦσου τούτου καὶ μήτηρ καὶ πατὴρ ὁ ἀδελφός ἐστιν ;

Mon frère est donc en même temps et la mère et le père de ce Dionysos ?

 

Dans la bouche de Poséidon, Zeus incarne à lui seul les deux pôles complémentaires de la reproduction : il est celui qui féconde et celui qui porte l’embryon jusqu’au stade ultime de son développement. Il ne s’agit pas pour autant, quelle que fussent les capacités exceptionnelles car divines de Zeus, de s’auto-reproduire. En fait, c’est au stade de la gestation, sans bouleverser les lois naturelles de la reproduction, que Zeus expérimente une méthode radicalement inédite : il porte dans sa cuisse, jusqu’à son terme, un embryon qui a bien été conçu à partir d’un ovule de Sémélé et d’une gamète mâle.


Le Comité consultatif National d’éthique, s’il veut rester en pointe de la réflexion dans le domaine de la bioéthique, a donc quelques soucis à se faire. Il est assurément déjà tout à fait anachronique de s’interroger encore sur le bien-fondé du recours à la PMA pour les couples de femmes, à en croire Lucien de Samosate, c’est aux hommes qu’il faut songer désormais si leur abdomen/crâne/cuisse peut renfermer un embryon ! En tout cas, la mythologie nous offre matière à réflexion avec ces exemples – pas toujours vertueux... – de familles protéiformes. Souvent, la question de la génération est dissociée de celle de l'éducation, comme si donner la vie et élever un enfant était deux choses tout à fait dissemblables, ce dont témoigne le fait que dans sa toute petite enfance, le jeune être est confié lorsque cela est possible à une nourrice avant que son éducation à proprement parler ne soit prise en charge par sa mère ou par son père. Assurément, notre modèle familial manque cruellement d'imagination et de souplesse, fruit du XIXe siècle catholique.

 

 

Texte de référence : Lucien de Samosate, Dialogue des dieux.

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin :

- Avis129 du Comité consultatif National d'Éthique, mis en ligne le 25 septembre 2018 ;

- Stéphane Desmichelle, "Les hommes pourront-ils être enceints ?", in Sciences et Avenir, 10 mai 2016 ;

 

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