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Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#10 Esclaves ? Non, Hommes !

December 9, 2017

Alors que dans nos projections mentales l'idée d'esclavage est liée à des périodes lointaines, l'Antiquité, puis les siècles de la première colonisation (XVIe-XVIIIe siècles), on répugne à penser cette notion comme une notion actuelle. Pourtant, nombre d'organisations de défense des droits humains alertent régulièrement l'opinion sur des faits d'esclavage, commis y compris en France et punis par le Code Pénal (textes en vigueurs en France en lien ici). Il y a quelques semaines, un reportage terrible de CNN (ici) dévoilait l'existence d'un véritable marché aux esclaves en Libye. Les témoignages relayés par les associations qui viennent en aide à ces personnes comme les images glaçantes captées en Libye nous conduisent à examiner de plus près la question de l'esclavage dans l'Antiquité, à la lumière d'une fameuse lettre du philosophe Sénèque adressée à son disciple Lucilius.

 

Jean-Léon Gérôme, Vente d'esclaves à Rome, ca. 1884, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Photo credits Wiki Commons.

 

Nous sommes au premier siècle de notre ère et Sénèque est alors un homme parvenu au faite de la réussite sociale : philosophe, il a été le précepteur du jeune Néron, avant de devenir l'un de ses plus proches conseillers. Personnage en vue, à la fortune considérable, il ne néglige pas pour autant la quête philosophique. C'est ainsi qu'en plus de ses nombreux traités, il entretien avec Lucilius, lui aussi un personnage aisé et bien installé dans la société romaine, une longue conversation épistolaire dont nous ne connaissons que les lettres rédigées par le sage stoïcien. Dans la lettre 47, Sénèque aborde la question de l'esclavage. Il s'insurge contre la manière proprement inhumaine dont certains maitres traitent leurs esclaves, avant de développer un thème philosophique bien connu, invitant Lucilius à ne pas se fier aux apparences et à juger de la valeur des individus non d'après leur condition mais en fonction de leur sagesse. Enfin, il enjoint Lucilius à méditer sur le thème de la liberté : s'il est un actuellement libre, il peut connaitre un revers de fortune et, quoique libre, les hommes doivent veiller à ne pas devenir esclave de leur passion.

 

Loin, donc, de remettre en cause le système esclavagiste, Sénèque tente d'établir avec l'aide de son correspondant, dont il salue la manière de se comporter avec ses propres esclaves, un modus vivendi compatible avec leurs valeurs philosophiques. Cette acceptation d'un système fondé sur l'asservissement à de quoi étonner un lecteur contemporain dont l'humanisme de Sénèque semble s'accommoder de faits inacceptables. Il est vrai que dans la littérature antique, on ne trouve trace d'une réelle remise en cause de cette pratique. Il faut attendre le XVIIIe siècle et les philosophes des Lumières pour lire enfin la revendication de l'émancipation effective de tous les êtres humains. Sénèque félicite ainsi son destinataire pour la manière douce avec laquelle il traite ses esclaves qu'il semble tenir pour des membres de sa famille, partageant sa table avec eux. Ce fait est particulièrement remarquable pour le philosophe qui place entre guillemets l'opinion de la doxa qui ne cesse d'opposer à ces exemples de comportements vertueux une évidence assénée comme un reproche « Servi sunt », c'est-à-dire « Ils sont esclaves », expression dont l'allitération sifflante souligne la perfidie. L'attitude de Lucilius apparait comme étant manifestement exceptionnelle dans le contexte historique. En réalité, on en trouve des traces chez d'autres sages, tel Cicéron dont la correspondance met en valeur l'amitié qui le noue à son secrétaire Tiron, un esclave. Traiter ses esclaves cordialement serait ainsi une marque de sagesse. Elle trahit en outre, d'après la missive de Sénèque, la conscience qu'homme libre ou esclave, tous sont également le jouet de la fortune ; les maitres qui l'ignorent sont ridicules et même risibles. Mieux, ces maitres sont dépeints de manière grotesque par Sénèque à la manière de Trimalcion, mis en scène dans le Satiricon de Pétrone, adapté au cinéma par Federico Fellini, caricaturé en voluptueux pathétiques, dévorant des plats au raffinement douteux à s'en rendre malade, essuyant ses doigts obèses à la chevelure de jeunes esclaves aux cheveux crépus (notamment au cours de mémorable scène du banquet à revoir ici). De tels hommes, comment pourrait-il en être autrement ?, ont toute chance de se faire haïr de leurs serviteurs, justifiant l'existence du proverbe « Autant d'esclaves, autant d'ennemis. » (« Totidem hostes esse quot seruos »).

 

Aussi, Sénèque, par l'exemple puissant de ce maitre-repoussoir, entend montrer la voie juste : il convient de faire preuve de bienveillance à l'égard de ses esclaves afin de s'épargner le souci de les voir comploter contre nous. Ne cédons pas à la barbarie (crudelitas), ni à l'inhumanité (inhumanitas) ! Ce qui parait particulièrement intolérable aux yeux de Sénèque c'est le décalage trop important entre l'attitude vicieuse de certains maitres qui se livrent à la débauche  et à l'excès et les contraintes qu'ils imposent à leurs esclaves, essayant notamment de contrarier leur développement naturel, tel ce giton qui, quoique homme formé, est contraint de s'épiler et de jouer les éphèbes pour plaire à son maitre. Au-delà de la seule question du traitement à réserver aux esclaves, Sénèque développe une idée qui lui est chère, comme à tous les sages stoïciens : l'observance d'un mode de vie marqué par l'équilibre, la modération (en latin, la mediocritas).

 

Cela est d'autant plus important ici que les esclaves ne sont, en somme, que l'image potentielle de nous-même s'il advenait quelque retournement du sort. Les riches romains ne sont pas à l'abri d'un revers terrible qui les condamneraient à l'esclavage, comme le montre l'abondance de témoignages historiques (telle a défaite désastreuse de Varus à la bataille de Teutobourg en l'an 9, humiliation pour les légions romaines) et mythologiques. Sénèque convoque ainsi le souvenir d'Hécube, épouse du roi Priam, qui comme d'autres princesses troyennes, telle Andromaque dont Racine a dépeint la détresse dans son immortelle tragédie éponyme, fut réduite à la condition d'esclave par les vainqueurs achéens. Il convient donc, conformément aux principes de vie stoïciens, de ne pas tenir la situation heureuse dans laquelle nous serions pour une donnée immuable, mais, mentalement se préparer à une possible dégradation de nos conditions de vie. Nul n'est à l'abri des vicissitudes du sort et l'esclave peut être regardé comme un autre nous-même, confronté à de plus mauvaises conditions de vie. Voire, un individu, actuellement votre esclave, a pu, en d'autres temps et en d'autres lieux, être une personne d'un rang semblable aux vôtres.

 

Enfin, Sénèque, élargissant le champ de sa réflexion aux préoccupations de son interlocuteur Lucilius, qui, encore un peu novice dans la carrière politique, recherche des soutiens et des appuis, l'enjoint à choisir ses amis avec discernement. Plutôt que de souhaiter, peut-être en vain, gagner les faveurs d'un sénateur en vue, il vaut mieux se tourner vers son entourage immédiat. Il n'est pas impossible que dans la foule des esclaves et des individus de moindre condition qui l'entoure il ne se trouve quelque être doué de sagesse et de raison. La condition d'homme libre ne garantit pas, en effet, que l'on soit capable de développer une pensée véritablement mature et autonome ; la réciproque est vraie également : on peut, quoique esclave, se montrer un esprit libre et structuré. Mille cinq cents ans avant Étienne de La Boétie, Sénèque dénonce la « servitude volontaire » comme un fléau qui touche aussi bien les puissants que les autres : nulla seruitus turpior est quam uoluntaria (Il n'est rien de plus honteux que la servitude volontaire). Il propose ainsi une liste brève mais éloquente de maitres assurément plus exigeants que le plus autoritaires des hommes : l'avarice, la débauche, l'ambition.

 

En conclusion de sa lettre, Sénèque récuse l'accusation que l'on pourrait lui faire : il ne s'agit pas pour lui de prôner la liberté pour les esclaves, de placer sur leur tête le pileus, signe de leur affranchissement, qui, confondu plusieurs siècles plus tard avec le bonnet phrygien, deviendra l'emblème des révolutionnaires français, mais simplement de militer pour l'instauration de rapports plus doux entre maitres et esclaves. Pour cela, il convient de nous rappeler la dureté de leurs tâches et de ne pas se comporter en petit roi, frémissant à la moindre injure, faisant ainsi preuve de détachement et de modération.

 

Ces conseils de bon sens, que ne parait pas méconnaitre l'interlocuteur de Sénèque, s'appliquent à la sphère domestique. Or, on sait, notamment grâce aux données de l'archéologie, que, dans l'Empire romain, les conditions des esclaves étaient plus dures au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la maison du maitre. Ainsi, les esclaves exploités dans les domaines agricoles exerçaient des tâches bien plus difficiles que ceux affectés aux tâches domestiques et que leur espérance de vie - par exemple - s'en trouvait considérablement réduite. En fait, plus on se rapproche du corps du maitre de maison (le dominus), mieux on est traité : il est préférable d'être secrétaire ou comptable que laboureur ou meunier, voire mineur. Il semble même aller de soi, pour la bonne marche de ses affaires, que le maitre a tout intérêt à gagner la confiance des esclaves placés auprès de lui et à qui il confie l'administration de ses biens. En d'autres termes, les recommandations envoyées par Sénèque à son disciple ne dépareraient pas dans un traité d'économie domestique et relèvent plus de la pragmatique que de la pensée égalitaire d'un Rousseau. Seule concession philosophique : la conscience que libre ou asservi, tout individu peut se voir un jour réduit à la condition d'esclave, en fait à la suite d'un revers de fortune, ou de manière métaphorique lorsqu'il est le jouet de ses passions.

 

La lettre du philosophe est bien décevante pour le lecteur contemporain : l'esclavage n'y est nullement condamné comme système. Tout au plus, Sénèque nous enjoint-il à nous montrer modéré dans nos rapports avec les esclaves, à faire preuve de clémence et à ne pas les traiter comme des bêtes. Néanmoins, la réalité dont témoigne cette missive du sage stoïcien à son disciple est bien actuelle. Nous-même, sommes-nous si prompts à dénoncer l'esclavage sur notre sol ? Réalité pourtant bien présente si l'on songe aux conditions de travail des personnes sans-papiers, par exemple, et dont le sort, bien souvent, entre dans le cadre des faits décrits par le Code Pénal au chapitre des atteintes à la personne humaine :

 

Le fait d'obtenir d'une personne, dont la vulnérabilité ou l'état de dépendance sont apparents ou connus de l'auteur, la fourniture de services non rétribués ou en échange d'une rétribution manifestement sans rapport avec l'importance du travail accompli est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende.

 

On s'insurge plus commodément lorsqu'il s'agit de faits lointains, commis sur le continent africain par des individus dont l'abjection ne fait pas doute et qui se livrent au commerce d'esclave de la manière la plus crue qui soit. Les images diffusées par la chaine américaine CNN glacent d'effroi car elles paraissent venues d'un autre monde. Elles s'inscrivent presque dans une vision fantasmée de l'horreur avec laquelle joue la représentation d'une Vente d'esclaves peinte par Jean-Léon Gérôme à la fin du XIXe siècle. On ne peut se contenter de dénoncer la barbarie des traitements infligés aux esclaves - cela, Sénèque l'a fait il y deux mille ans - il faut poursuivre le combat pour l'émancipation et, partant, pour l'égalité. On ne peut transiger avec l'article 5 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, dont on fêtera l'année prochaine les soixante-dix ans :

 

Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.

 

 

 

Lire la Lettre de Sénèque à Lucilius.

 

 

Pour aller plus loin

 

 

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