© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#13 Icare ou la faute des pères

April 7, 2018

      Le 2 avril 2018, des chercheurs de l’équipe de Patrick Kelly (Université du Minnesota) ont annoncé avoir découvert l’étoile la plus lointaine jamais observée dans l’univers. Cette découverte prodigieuse offre ainsi aux savants l’opportunité de considérer l’une des premières générations d’étoiles, puisqu’en raison de la distance immense qui nous sépare de cet astre, les scientifiques l’observant « remontent dans le temps ». Or, cette étoile fascinante, la plus éloignée de notre soleil, les astronomes lui ont donné le nom d’Icare.
      Choix étrange lorsque l’on connait le destin funeste de ce personnage de la mythologie grecque dont l‘histoire nous est connue par le récit de nombreux mythographes, du grec Apollodore aux latins Hygin et Ovide. Une fois de plus, c’est le poème ovidien qui retient notre attention du fait de sa grâce exceptionnelle et de l’ampleur du passage qu’il consacre à la narration de l’envol et de la chute d’Icare. En effet, dans Les Métamorphoses, Ovide ne se contente pas de nous livrer - comme le sec Hygin en ses Fables à la froide érudition - un répertoire de fables, mais s’empare de motifs narratifs fameux pour ciseler une pièce d’orfèvrerie unique. Nulle métamorphose pourtant dans l’histoire d’Icare par Ovide, ou alors incomplète et, dès lors, responsable de l’échec du stratagème de son père Dédale ?

 

     C’est en Crète que s’accomplit le destin d’Icare, où son père, le célèbre architecte Dédale, a été appelé par le roi Minos pour bâtir le fameux Labyrinthe, construction pleine de méandres et de chausse-trappes dans laquelle est enfermé le redoutable Minotaure. Cette créature hybride est le fruit des amours perverses de Pasiphaé avec un taureau qui avait suscité l’irrépressible désir de la femme de Minos. Or, le monstre qui naquit de cette union contre-nature ne connaissait que violence et carnage : son appétit débridé exigeait de la chair humaine… Minos ne souhaita pas mettre à mort cette immonde créature, mais chargea l’ingénieux Dédale de lui construire un palais dont il serait impossible de sortir. L’habile architecte conçut alors un ouvrage tout en trompe l’œil, sinueux et trompeur au point que lui-même peine à en trouver l’issue. La suite de l’histoire est bien connue : chaque année, les Athéniens envoyaient en Crète une troupe de jeunes gens, pour prix d’une ancienne défaite, que le Minotaure dévoraient. Un jour, le fils du roi Égée, Thésée, héros à la force légendaire, prit place parmi ces victimes, convaincu qu’il pourrait vaincre la bête. Sa force ne lui fit pas défaut, mais s’il put ressortir du Labyrinthe, ce n’est qu’au prix d’une ruse que lui souffla Ariane, la propre fille de Minos, séduite par le prince athénien à qui elle avait remis une bobine de fil qui, déroulée au cours du parcours de Thésée, lui permit de retrouver l’issue de l’antre du Minotaure. Or, cette astuce, Ariane la tenait du propre concepteur de cet étrange palais sans porte : Dédale lui-même ! Minos, ulcéré d’avoir été trompé par l’architecte indélicat, décida de le faire enfermer dans son labyrinthe, non seulement lui, mais aussi son fils, le jeune Icare.

 

Panneau de l'homme blessé : l'homme, l'oiseau et le bison, Montignac, Grotte de Lascaux, Dordogne. Crédits Photo ©  Ministère de la Culture - Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image IGN.

 

     Alors, commence le récit d’Ovide, qui dépeint le désespoir de Dédale, retenu contre son gré au sein de son œuvre géniale, appelée à devenir sa dernière demeure s’il ne trouve pas de solution à son infortune. Mais le subtil ingénieur ne tarde pas à découvrir la voie qu’il devra emprunter :
 

« terras licet, inquit, et undas        

obstruat : et caelum certe patet ; ibimus illac :
omnia possideat, non possidet aera Minos. »
(Métamorphoses, VIII, 185-187)

« Sur la terre ferme, dit-il, et sur les eaux,
il peut me faire obstacle, mais le ciel, assurément, m’est ouvert ; nous irons par là :
bien qu’il possède toutes choses, les airs n’appartiennent pas à Minos. »
 

 

Dédale envisage donc de s’enfuir en recourant à un stratagème inédit (in artes ignotas, v. 188) contrevenant aux lois de la nature qui n’a pas prévu que l’homme puisse s’envoler.


    On notera d’ailleurs que cet épisode lui-même tire son origine d’un fait contre-nature : l’union d’une femme avec une bête. Cette hybridation néfaste s’est résolue dans le sang, puisque le Minotaure est mort, massacré par Thésée, qui n’est pas pour rien dans le malheur de Dédale. L’ingénieux architecte aurait eu gain de méditer sur le sort funeste que le destin réserve aux êtres dont l’organisme n’est pas conforme aux lois naturelles : homme-taureau, homme-oiseau… De fait, le père d’Icare entreprend de fabriquer une structure faite de plumes, de fil de lin et de cire qu’il assemble avant de lui donner la courbure d’une aile « pour imiter les oiseaux véritables » (ut veras imitetur aves, v. 195). Alors qu’il s’applique à concevoir un outil efficace et « merveilleux » (mirabile opus, v. 200), le petit Icare ne perd rien des travaux qui occupent son père et joue à ses côtés avec les matériaux qu’il utilise. Il s’émerveille des plumes légères, malaxe la cire modelable, « ignorant », comme le souligne amèrement le poète, « qu’il s’agit des instruments de sa perte » (ignarus sua se tractare pericla, v. 196). L’ouvrage prend forme jusqu’à ce que Dédale puisse se parer de ces ailes artificielles et mimer l’envol d’un oiseau : il s’exerce et se trouve rapidement en mesure de montrer à son fils quels gestes accomplir pour s’élever à son tour dans les airs. Plus tôt dans le poème épique, au chant II des Métamorphoses, on avait vu Hélios prodiguer à son tour des conseils à son fils Phaéton sur le même ton, empreint de sagesse, de prudence et d’une certaine lucidité tragique (on se souvient que Phaéton est parvenu à convaincre son père de lui confier le char dans lequel Hélios transporte l’astre solaire chaque jour, char emmené par des chevaux furieux et que seule sa main experte sait conduire. Phaéton ne parvient pas à maitriser leur force et menaçait de détruire tout ce qui se trouve à la surface de la terre sur son passage si Zeus ne l’avait foudroyé pour mettre fin au désastre). Dédale formule des recommandations pleines de bon sens et de mesure :

 


« medio, que, ut limite curras,
Icare, ait, moneo, ne, si demissior ibis,
unda gravet pennas, si celsior, ignis adurat :
inter utrumque vola  »
 (Métamorphoses, VIII, 203-205)

« Tiens-toi à mi-hauteur dans ta course,
Icare, dit-il, voilà mon conseil : si tu descends trop bas,
l’eau alourdira tes ailes, si tu t’élèves trop haut le feu les brulera.
Vole entre les deux. »
 

 

Le mot essentiel dans le discours de Dédale est l’adjectif medius, d’où nous tenons notre « mesure » : il faut se tenir au milieu, à mi-hauteur, comme le recommande le sage Horace par exemple (« Il faut de la mesure en toute chose. »). Il ajoute même : Vola inter utrumque ! « Vole entre les deux ! » Cette notion de juste mesure, d’entre-deux, est essentielle dans la pensée antique. Chaque homme doit savoir tenir sa place, sans chercher à trop s’élever, ni se laisser aller. Ainsi, les instructions pratiques de Dédale, consacrées au vol, prennent-elles un tour moral dont la chute de l’histoire souligne l’importance.
      Ces recommandations faites, Dédale n’aura plus l’occasion d’utiliser le langage humain au cours de l’épisode qui prélude à la chute d'Icare. Devenu oiseau, il « donne à son fils des baisers qu’il ne devait pas renouveler et, s’enlevant d’un coup d’aile, il prend son envol en avant, inquiet pour son compagnon, comme l’oiseau qui des hauteurs de son nid a emmené à travers les airs sa jeune couvée » (v. 211-214). L’habile ingénieur a bien assimilé les gestes à pratiquer pour voler avec aisance, au point qu’il peut véritablement guider son fils et même l’encourager, au cours du vol, comme un oiseau expert qui instruirait par son exemple un oisillon. Le poète multiplie cependant les alertes :

 

damnosasque erudit artes (Métamorphoses, VIII, 216)

Il lui enseigne son art damné.
 

 

Le vol semble se dérouler sans encombre et non sans grandeur, puisque les hommes, un pécheur, un berger et un laboureur, qui les ont vu passer ont cru avoir aperçu deux dieux. Mais l’homme n’est pas à sa place dans le ciel, espace réservé aux oiseaux et aux divinités : la réussite même de ce vol est une manière d’offense aux privilèges et à la majesté des dieux. De manière inconsciente, Dédale se rend coupable d’hybris, c’est-à-dire d’une provocation à l’égard des dieux, d’une forme d’insolence. Icare prolonge ce mouvement en se laissant griser par son vol et délaissant son guide, il cède au désir (cupidine) de s’élever plus haut dans le ciel (caelique tractus altius egit iter v. 224-225). Il aurait dû rester au milieu du chemin le garçon joueur et curieux, car littéralement, il se brûle les ailes : inexorablement, la cire fond et les plumes s’envolent. Il n’a pas même le temps de proférer un mot, de lancer un appel au secours qu’il est englouti par les eaux de la mer qui porte désormais son nom, au large des Sporades, dans une partie de la mer Égée. Icare, en chutant, a perdu son humanité : lorsque Dédale fait demi-tour et le cherche, il ne voit que des plumes sur l’eau (pennas aspexit in undis, v. 233).

 

 Henri Matisse (1869-1954), Icare (Jazz), 1947, collages et découpages.


      La cruauté du destin à l’égard d’Icare est terrible et évoque celle d’autres enfants sacrifiés pour prix de l’orgueil de leurs parents, tels Iphigénie condamnée au sacrifice par Artémis, la déesse de la chasse que le roi Agamemnon avait offensé. Icare, en effet, ne cherche pas à défier les dieux, mais se laisse emporter par l’ivresse de cette expérience nouvelle ; au moment de la construction de cet attirail, on avait déjà vu l’enfant jouer avec les matériaux utilisés par Dédale. Il est dans l’âge où tout excite sa curiosité, son désir de jouer, d’essayer. À travers lui, c’est Dédale, bien sûr, qui est visé car c’est lui qui a défié l’ordre de la nature : d’abord en favorisant la conception du Minotaure, puis en envisageant de voler. Les Métamorphoses racontent la lente élaboration du monde qui procède par l’élimination successive des formes monstrueuses issues des premiers temps de l’univers : pour que le chaos s’ordonne, il fait l’objet d’une lente régulation. Or, Dédale, fruit pervers de son ingéniosité, contribue à faire régresser cet ordonnancement progressif en donnant naissance à des créatures hybrides et par-là monstrueuses.

       Décidément, il est étonnant donc que des chercheurs aient nommé Icare cette étoile si lointaine qu’elle occupe non seulement les confins de l’univers, mais nous rapproche aussi de son origine. Icare est l’avertissement lancé aux hommes dont l’habileté et la créativité pourraient se révéler pernicieuses si elles les conduit à la démesure et à l’orgueil. Ce n’est pas sans raison d’ailleurs que ce mythe a connu un tel engouement à la Renaissance (chez des auteurs comme Du Bellay ou Ronsard, par exemple, mais aussi Du Bartas ou Mellin de Saint-Gelais), période d’intenses découvertes et d'innovation.

 

 

Lire le récit de la chute d'Icare au chant VIII des Métamorphoses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin :

 

  • Raymond Chevallier, "Le Rêve de vol dans l'Antiquité", in Revue archéologique de Picardie, 1999, n° 17, pp. 23-38 ;

  • Marjorie Hoefmans, "Myth into Reality : The Metamorphosis of Daedalus and Icarus (Ovid, Metamorphoses, VIII, 183-235), in L'Antiquité classique, 1994, n° 63, pp. 137-160.

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