© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#8 Identité, citoyenneté, nationalité : notions urgentes

November 11, 2017

Aelius Aristide est un rhéteur du IIe siècle de notre ère, c’est-à-dire un spécialiste du discours, dont l’équivalent contemporain pourrait être le conférencier ou, en plus mauvaise part, le prêcheur ou le prédicateur. Né en Asie mineure, il parcourt l’empire romain, alors que l’étendue territoriale de ce dernier est à son apogée, avant de s’établir à Smyrne – l’actuelle Izmir, en Turquie. Il gagne alors sa vie en prononçant des discours, dont les textes nous sont en majeure partie parvenus.

Lors de l’un de ses séjours dans la capitale impériale, il prononce, en grec, un discours En l’honneur de Rome, éloge conforme aux lois du genre, très stéréotypé à maints égards, mais dont l’extrait que nous proposons à la lecture invite à réfléchir à certaines notions clés pour penser l’actualité.

Aelius Aristide vante en effet la capacité de Rome à accueillir en son sein des personnes étrangères. Lui-même, né en Asie mineure d’un père non-romain, a acquis la citoyenneté romaine à l’initiative de l’empereur en personne. Considérées du point de vue de notre auteur, les conditions pour obtenir la citoyenneté romaine pourraient alors apparaître comme étant particulièrement ouvertes, sinon généreuses. Or, le système romain est en réalité, pendant une longue période, assez restrictif sous des dehors amènes et, surtout, jusqu’à l’édit de Caracalla, en 212, la citoyenneté de plein droit n’est accordée qu’avec parcimonie. De fait, ce n’est qu’à partir de la loi de 212 que tout homme libre résidant dans l’Empire se voit attribuer le statut de citoyen et encore faut-il distinguer dans cet ensemble les citoyens les plus riches (honestiores) des citoyens les moins riches, qui bénéficient d’un statut inférieur (humiliores). Auparavant, pour reprendre les termes d’Aristide, seule « la partie qui avait la meilleure grâce, la noblesse et les capacités les plus grandes » accédait à « la totalité des droits politiques ou même la communauté de peuple ». Autrement dit, au cours des deux cent premières années de l’Empire (Ie-IIe siècles de notre ère), seuls les habitants de la péninsule italienne et de manière exceptionnelle des individus, voire l’ensemble des habitants d’une ville ou un peuple tout entier – par exemple des Gaulois, à quoi fait référence notre illustration – que Rome entend distinguer bénéficiaient du droit de cité. Pire, cette disposition ne concerne que les hommes de condition libre. À proprement parler, les femmes elles-aussi, dans les mêmes conditions, peuvent acquérir le statut de citoyenne, statut néanmoins fortement limité ; elles sont ainsi exclues du champ politique.

 

Tables claudiennes, transcription du discours de Claude au Sénat pour l'admission des Gaulois au sénat romain en 48. Exposé au Musée gallo-romain de Fourvière, Lyon. Crédits Photo © Rama.

 

En somme, les Romains ont en fait créé, à peu de frais, un système de citoyenneté à géométrie variable qui offre le double intérêt de conforter dans leur statut une caste de privilégiés, tout en offrant à Rome la possibilité de se montrer généreuse dans l’attribution de la citoyenneté à des populations ou à des individus particulièrement méritants. Surtout, ce qui paraît remarquable aux yeux d’Aristide, c’est que la question de l’origine n’entre pas en ligne de compte :

 

Ni la mer ni l’étendue d’un continent ne peuvent être un obstacle à l’obtention de la citoyenneté ; dans ce domaine, l’Asie n’est pas séparée de l’Europe. Tout se trouve ouvert à tous ; il n’est personne digne du pouvoir ou de la confiance qui reste un étranger.

 

Aristides a raison de souligner ce point car c’est là que réside la différence majeure avec la citoyenneté athénienne, qui se fonde, elle, sur un critère ethnique : l’autochtonie, c’est-à-dire la naissance sur le sol d’Athènes de parents eux-mêmes athéniens. Le terme même d’autochtonie fait référence au mythe de la naissance des premiers habitants de la ville, sortis de la terre, telles, disent les descendants de Thésée, les cigales, qui paraissent naitre du sol-même.

 

On le voit, la situation romaine est complexe et les enjeux sont cruciaux alors que l’air du temps bruisse des vocables de citoyenneté – notion brandie comme un étendard aux contours labiles – de nationalité – notamment quand il s’agit d’en déchoir un individu – d’identité, dont la carte qui atteste la nôtre est souvent tenue pour un gage de notre appartenance au corps des citoyens, voire même d’identité nationale. Pour y voir plus clair, il convient donc de s’arrêter sur la définition des termes de l’équation à la lumière de leur étymologie.

 

Le terme d’identité, tout d’abord, à la polysémie quasi-oxymorique : il est issu de l’adjectif latin idem, qui signifie « le même ». L’identité est ainsi, à la fois, la part irréductible et immuable de l’individu, ce qui nous constitue et permet de nous distinguer de nos semblables, et, en même temps, ce qu’il y a de commun, d’identique entre deux individus. En d’autres termes, l’identité d’un individu relève du singulier, du particulier, alors qu’entre deux personnes, l’identité est ce qu’il y a de commun, de connexe. C’est à ce titre que l’on a forgé, à la fin du XXe siècle, le concept d’identité nationale qui serait à un pays tout entier ce que l’identité est à un homme seul : ce qui le rend original par rapport aux autres pays et, dans le même mouvement, le fond commun qui rassemble tous les membres de la communauté nationale en un corps homogène.

 

La nationalité, quant à elle, est forgée sur le terme de nation, en latin natio, lui-même dérivé du verbe qui signifie « naitre », nascor. La nationalité a donc à voir avec la naissance, l’origine. Pour les Latins, la natio, c’est la tribu, le groupe humain dans lequel on est né. En droit, la nationalité peut s’acquérir par la filiation grâce au ius sanguinis, le « droit du sang », ou bien du fait d’être né sur le sol national – le « droit du sol. » Ainsi, la nationalité signerait notre appartenance à une communauté qui a en partage un territoire, une sorte de famille – au sens le plus courant – avec laquelle nous partagerions des références communes, liées à un passé commun ou au désir de fonder un avenir commun. En termes contemporains, la nationalité est le « lien juridique donnant à un individu la qualité de citoyen d'un État ».

Quant à la citoyenneté, il s’agit d’une notion propre aux Romains, liée au statut de citoyen, civis, qui renvoie à un statut juridique, ainsi qu’à un système politique. En effet, la notion de citoyenneté s’inscrit dans l’espace de la cité, qu’il convient de doter de lois, d’administrer au quotidien et au sein de laquelle il importe de faire régner la justice. Le citoyen est donc non seulement un membre de la communauté, mais également un acteur de celle-ci.

 

Ainsi, un citoyen romain, à l’époque d’Aristide et à plus forte raison à partir du IIIe siècle, est un individu qui a part au fonctionnement de la cité, qui bénéficie de droits, notamment celui de se marier et de transmettre un héritage ou d’intenter un procès par exemple, et qui habite sur le sol de l’Empire. En revanche, la question de son origine est indifférente : il peut être issu de parents étrangers ou être né lui-même hors des frontières de l’Empire, seul compte désormais son attachement aux institutions romaines. Il est même tout à fait possible de conserver ce que nous appellerions une double nationalité, c’est-à-dire de prendre part aux activités politiques de la cité romaine, tout en conservant son rôle au sein de sa communauté d’origine. On pourrait imaginer un chef gaulois demeurer chef de plein exercice au sein de son peuple, tout en accédant au rang de sénateur à Rome. C’est cela qui suscite l’admiration d’Aristide lorsqu’il écrit :

 

Depuis que ce partage est réalisé, nombreux sont ceux qui, dans chaque cité, sont les concitoyens de vous-mêmes autant que ceux issus de leur propre race, bien que quelques-uns d’entre eux n’aient encore jamais vu votre cité. Il n’est pas besoin de garnisons dans leurs acropoles, car partout, les hommes les plus importants et les plus puissants gardent pour nous leur propre patrie.

Cependant, on perçoit bien ce que le discours d'Aristide dévoile des intentions réelles de Rome : il s'agit d'offrir la citoyenneté en échange de la paix sur le vaste territoire conquis. En effet, en accordant un statut de citoyen à des personnages importants au sein des populations dont le territoire a été annexé par Rome, le pouvoir s'attache des personnages clés, garants de la stabilité des nouvelles provinces. Les Romains ont ainsi su, à la différence des Grecs, instaurer un système qu'en termes actuels on qualifierait de colonialiste afin d'assurer l'intégrité de l'Empire.

 

Ce qui signe véritablement l’accession au statut de citoyen, c’est l’adoption des tria nomina, cette fameuse triade de nom que seuls portent les citoyens – mais aussi les citoyennes – romains. Parmi les Romains les plus fameux, Cicéron s’appelle officiellement Marcus Tullius Cicero : le premier terme est l’équivalent de notre prénom hérité du père pour les enfants ainés – dont la diversité, dans l’Antiquité, est bien moindre que de nos jours – le second terme est l’équivalent de notre nom de famille – il signe l’appartenance à la gens, la lignée – enfin, le troisième terme, le cognomen est le nom de « reconnaissance », celui qui permet de singulariser l’individu. On considère souvent ce dernier nom comme un surnom, en fait, il s’agit véritablement du nom qui permet d’identifier définitivement la personne dont on parle ; c’est lui, d’ailleurs, que la postérité retient habituellement. Il peut être lié à une caractéristique physique (Calvus, le chauve ; Naso, au nez proéminent ; etc.), à un haut fait (Africanus, l’Africain, le victorieux en Afrique), voire à l’origine géographique (Graecus, le Grec). D’une certaine manière donc, c’est l’identité du citoyen romain qui signale définitivement son appartenance au corps des citoyens ; identité en réalité très codifiée et presque artificielle puisque seul le cognomen est véritablement individualisé.

 

L’aperçu de ce complexe panorama historique est une invitation à penser les termes que nous employons au quotidien et à nous interroger sur ce qui fonde notre propre rapport à la citoyenneté ou plutôt, puisque nous l’appelons ainsi, fort improprement si l'on en croit son origine étymologique, à la nationalité. Est-il pertinent de lier nationalité et citoyenneté ? Est-il normal qu’un Français, à l’étranger, bénéficie des mêmes droits civiques qu’un Français résidant sur le sol national ? Un étranger (non-communautaire, puisque c'est déjà le cas pour les ressortissants de l'UE) habitant en France depuis plusieurs années ne pourrait-il accéder à une partie des droits civiques comme le vote, par exemple ? Peut-on être citoyen, à part entière, de plusieurs entités ? Ne serait-il pas opportun de créer un véritable statut de citoyen européen tout en conservant une nationalité de cœur ? Voire, à l'heure des regroupements d'États supranationaux, ne serait-il pas temps d’abandonner le concept même de nationalité pour celui, plus dynamique, de citoyenneté, c’est-à-dire d’adhésion non à un passé commun, mais à des valeurs civiques communes ?

 

 

 

Lire l'Éloge de Rome par Aelius Aristides.

 

Pour aller plus loin

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Texte commenté

Retrouvez le texte commenté dans la rubrique Texte, ainsi que la biographie de la plupart des auteurs évoqués dans la rubrique Auteurs.

Billets récents

October 9, 2018

Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook