© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#1 Jupiter président !

August 5, 2017

Pour évoquer les premiers mois du mandat d'Emmanuel Macron, il est devenu banal de citer sa propre conception du pouvoir, telle qu'il l'a définie dans un long entretien paru sur le site Challenges.fr "la présidence jupitérienne". L'expression est en passe de devenir un lieu commun, mais que signifie-t-elle du point de vue de la mythologie ?

 

Jupiter, pour les Latins, Zeus, pour les Grecs, est le « père des dieux et des hommes » selon la formule consacrée par les auteurs anciens, c’est-à-dire celui qui exerce l’équivalent de l’autorité paternelle sur les autres dieux, placés dans un rapport de hiérarchie par rapport à Jupiter, et sur les hommes. Dans le chant I des Métamorphoses, Ovide nous présente un Jupiter au faîte de sa puissance. Après avoir précipité dans le Tartare (le lieu des Enfers réservé aux condamnés) Saturne, son père infanticide, Jupiter est venu à bout de la race des Géants qui tentait de le détrôner. Dès lors, il est le seul à régner sur l’Olympe ; son autorité désormais établie ne sera plus remise en question. C’est ainsi que le représente, à la Renaissance, le peintre Raphaël sur les murs de la Loge de Psyché : Jupiter est peint sous les traits d’un homme d’âge mûr, aux côtés de son épouse Junon et de ses deux frères Neptune et Pluton, dans une attitude pensive. À ses pieds, son animal de prédilection, l’aigle, celui des oiseaux qui vole le plus haut et peut ainsi embrasser du regard les plus vastes portions du paysage.

 

Ovide ne manque pas de souligner cette position en surplomb : Jupiter observe la vie terrestre « du haut des cieux » ; rien n’échappe donc à sa vision panoramique ; sa surveillance, relayée par moments par le regard du Soleil lui-même, est donc constante. Voilà certainement l’une des caractéristiques essentielles de la présidence jupitérienne, la capacité à tout observer, à ne rien laisser dans l’ombre, à n’exclure, a priori, aucun élément de son champ de compétences.

 

Raphaël (1483-1520), Le Conseil des dieux, Rome, Villa Farnesina, Loge de Psyché. Crédits photo © Archivio Villa Farnesina-Accademia dei Lincei, Roma.

 

Cette position en surplomb se double, dans ce passage du début des Métamorphoses, de la mention de sa résidence singulière, le « Palatin du ciel », du nom de la colline romaine sur laquelle se concentrent les demeures des plus riches Romains, et, en particulier, le palais d’Auguste (notre palais est précisément dérivé du toponyme Palatinus). Le lieu où se tient Jupiter est donc un lieu tout à la fois central, qui permet de tout observer, mais également un lieu en retrait de l’agitation du monde. Les autres dieux, pour s’y rendre, doivent emprunter la Voie lactée avant de pénétrer dans ce séjour céleste. Il y là, bien sûr, un élément déterminant de la conception du pouvoir exprimée par Emmanuel Macron dans son entretien de l’automne 2016 : une nécessaire distance doit être maintenue entre le chef de l’exécutif et le reste du pays. Cette distance doit garantir la capacité à conserver une vue d’ensemble, mais elle assure également de garder le recul indispensable à l’exercice du pouvoir.

 

Le poète latin se plaît aussi à décrire la magnificence des lieux, « sanctuaire resplendissant de marbre », dont le lustre évoque les palais de la République – selon la formule consacrée par les journalistes et les commentateurs politiques. La splendeur de la résidence de Jupiter souligne la distance entre le dieu-souverain et la plèbe ; elle est, avec le sceptre, un symbole de la puissance, instruments de l’autorité paternelle de Jupiter. En quelque sorte, Jupiter est ainsi l’architecte ou le metteur en scène de son propre pouvoir. Il est parvenu au pouvoir après la chute de Saturne, l’a conforté en se débarrassant des ambitieux Géants, règne sans conteste sur le mont Olympe, mais cela ne suffit pas. La réitération de sa puissance et de son autorité doit être sans cesse présente aux yeux des mortels.

 

Enfin, le chantre des Métamorphoses nous dévoile les arcanes de la politique divine : Jupiter ne règne pas seul. Il est entouré par le conseil des dieux, conseil souvent réuni au cours de la Guerre de Troie si l’on en croit le récit homérique. La réunion de cette assemblée n’est pas chronique ; c’est Jupiter lui-même qui a convoqué les dieux qui accourent « sans retard » à son appel. La puissance jupitérienne est ainsi diffractée, grâce à la présence des autres dieux qui relaient l’autorité du père des hommes et des dieux. Néanmoins, c’est bien Jupiter qui parle le premier, comme au Sénat le princeps senatus, choisi parmi les sénateurs qui avaient parcouru toutes les étapes du cursus honorum jusqu’au poste de censeur. Or, ce rôle de premier orateur n’a pas qu’une valeur de prestige, il influence le cours des débats et, par-là, le vote final. Il s’agit bien d’un poste-clé dans la république romaine. L’assemblée des dieux est donc sous contrôle : il s’agit moins de débattre pour parvenir à une décision collectivement élaborée que de donner le poids de la collégialité aux ordres de Jupiter.

 

On peut ainsi tracer à grands traits les lignes de force d’une présidence jupitérienne. Elle est, en premier lieu, caractérisée par une nécessaire mise à distance des contingences du quotidien. Le président jupitérien doit se placer en surplomb des événements afin de pourvoir les observer non seulement de loin, mais également dans leur globalité. Ce regard panoramique doit permettre d’identifier les liens qui unissent une chaîne d’événements et ainsi de ne pas réagir ponctuellement, mais bien d’intervenir de manière mesurée en agissant à la source. En second lieu, la présidence jupitérienne est marquée par la présence récurrente des éléments symboliques du pouvoir et de son exercice – ce qu’illustre à merveille la photographie officielle du président, œuvre de Soizig de la Moissonnière : les jardins de l’Élysée à l’arrière-plan, le bureau Régence, les drapeaux national et européen, les deux smartphones, la rosette de la Légion d’honneur, etc. L’autorité du président jupitérien est ainsi marquée par la permanence de sa réaffirmation. Enfin, à l’instar de Jupiter qui réunit autour de lui l’assemblée des dieux, la présidence jupitérienne s’incarne en plusieurs personnages formant un collège organiquement lié à la divinité supérieure. Louis XIV avait choisi Apollon, le dieu solaire ; Macron opte pour Jupiter, dont les colères mémorables assombrissent parfois le ciel et la terre. Souhaitons que cette composante irascible soit absente de la conception macronienne du pouvoir ! 

 

 

 

Lire les vers d'Ovide.

 

 

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