© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#15 La fabrique du héros

May 30, 2018

L’opinion publique aime frissonner à la lecture des faits divers, d’effroi lorsqu’ils sont sordides, de joie lorsqu’ils se finissent bien. Ainsi, un jeune homme a fait la Une des journaux en sauvant un enfant suspendu dans le vide, accroché au balcon d’un immeuble du XVIIIe arrondissement de Paris. Les images de ce sauvetage périlleux sont vite devenues virales et la presse a sitôt découvert, avec ravissement, que l’audacieux sauveteur était un homme sans-papier, bientôt naturalisé pour prix de son exploit par ordre du Président de la République. Ce destin hors norme, accompli en quelques heures, invite à s’interroger sur notre goût pour ce genre d’histoire, dont le récit est stéréotypé, ainsi que sur la place que nous accordons à ce héros particulier.

 

Plongeons-nous ainsi dans le livre II de l’Histoire romaine de Tite-Live. Sous le règne d’Auguste, l’historien romain, natif de Padoue, s’est donné la mission prodigieuse de raconter, depuis son origine (ab Urbe condita, Histoire romaine, Préface) l’histoire de Rome. Il s’agit – on s’en doute – d’une œuvre de très grande ampleur puisque le projet de Tite-Live le fait remonter bien avant l’époque de la fondation de la ville jusqu’au débarquement d’Énée en Italie ; on estime ainsi que l’écrivain avait prévu de consacrer cent cinquante volumes à cette histoire. Cependant, de tant de pages bien peu nous sont parvenues, puisque nous ne possédons que les livres I à X (jusqu’en l’an 293 av. J.-C.), puis XXI à XLV (de 218 à 167 av. J.-C.). Pour autant, le reste ne nous est pas inconnu : nous pouvons nous en faire une idée par quelques fragments, mais aussi grâce aux citations du texte livien chez d’autres auteurs, une pratique bien plus courante dans l’Antiquité que de nos jours, difficilement repérable parfois et bien souvent inexacte car faite de mémoire. En dépit de cette perte considérable qui fait apparaitre comme des rescapés les livres de l’Histoire romaine qui nous sont parvenus, le récit fait par Tite-Live des premiers temps de Rome a été apprécié par la postérité, notamment à l’époque moderne, comme en témoignent les traces nombreuses qu’il a laissé dans notre patrimoine culturel. C’est ainsi au livre I que Corneille vient puiser l’inspiration de son Horace (1640) ou que le peintre Jacques-Louis David peut lire le récit de l’enlèvement des Sabines. On peut songer également à l’anecdote piquante rapportée par Rousseau au livre I des Confessions :

 

Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen d'une république, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple ; je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l'aventure de Scævola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action.

 

Jean-Jacques Rousseau, Confessions, I

 

Ce témoignage, s’il révèle le caractère ardent et passionné du jeune Jean-Jacques, peut être tenu pour emblématique d’une période où la lecture des auteurs classiques occupe une place de choix dans l’éducation. Les personnages de Tite-Live ou de Plutarque deviennent les compagnons pour ainsi dire familiers des jeunes gens du XVIIIe siècle. Or, le vœu que forme l’historien lui-même dans sa célèbre préface est précisément d’offrir à ses lecteurs des modèles à imiter :

 

Ce que l’histoire offre de plus salutaire et de fructueux est que, par la documentation qu’elle met en lumière, elle fournit des exemples (exempli) dont on peut tirer toute sorte de leçons : elle nous enseigne aussi bien des modèles à imiter (quod imitere capias), pour faire le bien et celui du pays, que des comportements, honteux tant dans leurs motivations que dans leurs résultats, qu’il faut éviter.

 

Tite-Live, Histoire romaine, Préface, X, traduction de Gérard Walter revue par Dominique Briquel, Paris, Gallimard, 2007 [modifiée].

 

 

Hendrick Goltzius (1558-1617), Horatius Coclès, Cycle des héros romains, gravure, 1589, Musée National de la Renaissance, Écouen. Crédits photo © RMN-Grand Palais (Musée National de la Renaissance, château d'Ecouen) / Stéphane Maréchalle.

 

À cet égard, l’épisode du livre II dans lequel Tite-Live raconte l’exploit d’Horatius Coclès est exemplaire. La scène se déroule devant Rome alors que le roi Porsenna, à la tête de l’armée étrusque, tente d’entrer dans la ville, qui a renversé la dynastie des Tarquins. Le sort des Romains semble être scellé lorsque la colline du Janicule est enlevée par les ennemis : l’armée romaine est alors prise de panique, rompt les rangs et menace de livrer la ville. C’est alors qu’entre en scène Horatius Coclès, qui se trouve « par hasard » (fortuna) de garde sur le pont-Sublicius. Cette mention est loin d’être anodine : ce n’est pas un stratège qui a placé là le soldat Coclès, mais le hasard, la fortune qui a voulu qu’il y soit. Dès lors, les événements vont se dérouler sans que rien n’ait été anticipé : c’est Coclès seul qui est maitre de ce qui arrive. Il prend l’initiative grâce à son appréhension immédiate et lucide de la situation, cum captum repentino impetu Ianiculum atque inde citatos decurrere hostes vidisset (« lorsqu’il vit que le Janicule avait été pris par surprise et que les ennemis fondaient sur eux »). Il tente tout d’abord de convaincre les soldats en fuite de se ressaisir pour s’opposer à l’offensive étrusque, mais son discours parait vain et l’oblige à redoubler ses adjurations : Itaque monere, praedicere… (« C’est pourquoi il recommande, puis ordonne… »). En fait, c’est pratiquement seul qu’Horatius Coclès va devoir faire face aux soldats adverses :

    se impetum hostium, quantum corpore uno posset obsisti, excepturum

    Quant à lui, autant qu’un corps seul peut résister, il soutiendra le choc des ennemis.

d’autant que le vaillant Romain finit par donner congé à ses compagnons d’arme, Spurius Larcius et Titus Herminius, « tous deux distingués par leur naissance et par leurs hauts faits » (ambos claros genere factisque). L’exploit s’accomplit seul : l’acte héroïque est un acte individuel, rendu possible par le charisme du héros. Le récit de Tite-Live multiplie les mentions de cette solitude face à un ennemi en nombre, soulignant l’importance de cet aspect, ainsi : in unum hostem tela coniciunt, « ils projettent sur un seul homme leurs javelots ». Horatius Coclès tient le choc car il est déterminé, soutenu par ses convictions, telle la valeur qu’il accorde à la liberté, lorsque les Étrusques sont accusés d’ « être les esclaves d’orgueilleux tyrans » (servitia regum superborum). Il est ainsi capable de tenir à distance ses ennemis par la seule force de son regard, avant que l’assaut ne soit donné contre lui. Force du regard ambiguë puisqu’en latin le cognomen  (c'est-à-dire le surnom) d’Horatius signifie « le borgne » (cocles), ce qui a fait dire à un Dumézil que ce héros incarnait la dimension magique de la souveraineté. Assurément, ce handicap est-il un facteur important dans le déroulement de l’anecdote telle que la rapporte Tite-Live qui en livre une vision vraiment spectaculaire. Face au nombre, Horatius ne faiblit pas, demeurant maitre du pont, jusqu’à ce que ce dernier s’écroule. Alors, Horatius Coclès se jette à l’eau et, tout armé, rejoint sur le rivage romain « les siens » (ad suos). Le récit se clôt sur la reconnaissance de la Ville pour son héroïque rejeton, à qui on élève une statue et à qui on alloue de vastes terres.

Ce récit est emblématique, comme en témoigne son succès dans les manuels scolaires, étudié par Monique Bouquet. En effet, le geste d’Horatius Coclès illustre l’une des valeurs cardinales du citoyen romain, la virtus. Le terme, qui nous donne le français « vertu » est formé sur le même radical que le substantif vir, « l’homme », d’où vient notre « viril ». La virtus est par excellence la qualité du soldat qui ne recule pas face à l’ennemi, avance quoi qu’il arrive et, surtout, ne rompt pas le rang, garantissant à ses compagnons d’arme un soutien. Horatius incarne à merveille la virtus, lui qui ne faiblit pas même lorsqu’il se retrouve seul face à une troupe ennemie. S’ajoute à ce courage, admirable, une remarquable présence d’esprit, la capacité à percevoir immédiatement les enjeux de la situation, alors même qu’il se trouve-là « par hasard ». Néanmoins, il faut souligner que l’héroïsme d’un Horatius diffère de celui d’un héros épique. Le héros livien se veut un héros historique – même si aucune enquête rigoureuse n’est conduite pour attester de son existence réelle – soit un être certes doté de qualités exceptionnelles, mais dont le courage est possible, accessible, donné comme un modèle à tous les citoyens. Il convient d’ajouter que contrairement au héros homérique qui accomplit un exploit individuel car il cherche à se couvrir de gloire (kleos), le héros romain est guidé par la volonté de faire le bien, de se dévouer pour la cité, à l’instar de Caius Mucius Scaevola ou de Marcus Manlius Capitolinus, qui, aux temps de la royauté, ont exposé leur vie pour sauver Rome. Ainsi, le héros romain est à proprement parler exemplaire : suivre son exemple ne met pas en péril l'ordre et l'équilibre de la cité, mais, au contraire la conforte.

L’exploit accompli samedi dernier par Mamoudou Gassama s’inscrit dans l’ordre de ces récits héroïques. Mamoudou Gassama s’est trouvé là  « par hasard », n’étant ni un proche de l’enfant, ni un secouriste. Seul, il a perçu les enjeux de la situation et, guidé par l’impératif de venir en aide immédiatement à cet enfant, il a entrepris d’escalader la façade pour porter secours à un être en danger. S’il a exposé sa vie ce faisant, il a mesuré ses forces également puisque cet acte de courage, pour remarquable qu’il soit, ne relevait pas de l’impossible, le jeune homme confiant à la presse être un sportif. Comme Horatius, enfin, la cité lui accorde une récompense, non en lui édifiant une statue ou en lui garantissant la notoriété – on sait bien que l’actualité presse et que bientôt son nom sera oublié comme celui de ces jeunes gens qui, en 2007, ont sauvé plusieurs personnes d’un immeuble en feu à Saint-Denis – mais en lui offrant…la citoyenneté française ! Par ce geste, certes indispensable, notre État ne laisse-t-il pas à penser que pour accéder à la citoyenneté, il faut accomplir un exploit ? que seuls des êtres exceptionnels méritent d’y parvenir ? S’il n’avait pas été un étranger sans papier, Mamoudou Gassama aurait peut-être pu accéder au rang de héros, comme le lieutenant-colonel Beltrame. Du fait de son statut d’immigré clandestin, il apparait tout juste comme le « bon » étranger dont le geste exceptionnel, pour un temps, oblige les anti-immigrations de tous bords au silence. Ce geste admirable ne peut cependant s'inscrire dans le champ de l'héroïsme romain, puisque, contrairement à Horatius, ce n'est pas vers les « siens » qu'est redescendu Mamoudou Gassama alors qu'il n'était encore qu'un sans-papier. En ne lui attribuant que la citoyenneté et non la médaille qu'en France, l'on décerne habituellement aux héros, lorsqu'ils appartiennent au corps des citoyens, on voudrait exclure son courage du champ de l'héroïsme laissant entendre que n'importe quel citoyen français aurait fait de même. Si l'on en croit la Rome augustéenne, si l'on en croit le Paris de 2018, il faut appartenir au corps national pour être un héros.

 

 

Texte de référence :

Tite-Live, Histoire romaine, II, 10.

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Texte commenté

Retrouvez le texte commenté dans la rubrique Texte, ainsi que la biographie de la plupart des auteurs évoqués dans la rubrique Auteurs.

Billets récents

October 9, 2018

Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram