© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#3 Le peuple, avec ou sans dents ?

September 2, 2017

 On se souvient des remous médiatiques engendrés à la parution du livre incendiaire de Valérie Trierweiler Merci pour ce moment (Les Arènes, 2014) par la découverte d'une formule terrible prêtée à l'ancien Président de la République "les sans-dents". L'auteur prétend en effet que c'est par cette expression que François Hollande désignerait les plus humbles parmi ses compatriotes, révélant ainsi un mépris accablant. Ce n'est pas notre objet de discuter la véracité d'une telle allégation - le Président lui-même s'en était expliqué - et notre propos entend davantage s'intéresser à la lettre de cette étonnante catachrèse.

 

Dans un passage célèbre du livre I des Annales, l'historien latin Tacite, fin connaisseur du monde politique dont il prétend dévoiler les arcanes à son lecteur, fait le récit d'une scène saisissante. Nous sommes aux confins de l'Empire, dans les années 10. Germanicus, le fils adoptif de l'empereur Tibère, est envoyé par ce dernier en Germanie pour mettre un terme à la révolte des légions. Or, il s'agit surtout d'un prétexte trouvé par Tibère pour écarter Germanicus de Rome. Tibère vient en effet d'accéder au pouvoir ; il a été désigné par Auguste comme son successeur et monte sur le trône à 55 ans. Si son accession aux plus hautes fonctions de l'Empire n'est pas contestée, Tibère doit faire face à un cruel manque de popularité. Popularité, dont jouit au contraire son fils adoptif, Germanicus, qui menace, en dépit de son très jeune âge, de lui faire de l'ombre.

 

Stèle de légionnaires de Glanum (Saint-Rémy-de-Provence), conservée au Musée gallo-romain de Fourvière, à Lyon. Crédits photo © By Ursus, Wikimedia Commons.

 

C'est donc pour accomplir une mission presque impossible que le jeune général est envoyé sur le front social de Germanie où gronde la révolte. Tibère compte sur le fait que la situation est très tendue et que le calme sera difficile à rétablir, il compte également sur l'éloignement de Rome. Le jeune commandant de l'armée de Germanie est donc confronté à des troupes épuisées, qui se sont soulevés contre leur commandement. Tacite nous fait pénétrer à sa suite dans un camp où règne le plus grand désordre. Les hommes refusent ainsi de se soumettre aux injonctions de leurs officiers qui leur ordonnent de se mettre en rang.

 

Germanicus, qui entend démontrer qu'il ne craint pas la proximité de cette foule hostile et qu'il vient non en légat du pouvoir, mais en négociateur, se fraye un chemin au milieu des vétérans de l'armée de Germanie. On se bouscule autour de lui et un légionnaire auprès duquel il se trouve saisit brusquement sa main et la porte à sa bouche. Ce geste est d'abord interprété comme un geste de déférence - c'est celui du cliens qui vient saluer son patronus au cours de la salutatio quotidienne. Or, le soldat, loin de porter simplement la main à ses lèvres la fourre sans avertissement dans sa bouche. Il entend ainsi faire palper à Germanicus ses gencives à vif que ne surmonte plus la moindre dent. Ce geste est saisissant ; la scène décrite par Tacite est une scène houleuse et l'on sent que la situation peut tourner à l'insurrection à tout moment. En réalité, la violence est sans éclat et le geste du soldat est d'autant plus frappant qu'il est empreint à la fois de désespoir et d'obscénité.

 

 

La bouche, en effet, est un lieu intime. En société, elle sert à proférer des paroles. En mangeant, en baillant, en riant, les règles de bonne conduite, nous enjoignent de la dissimuler afin que nul n'en aperçoive l'intérieur. Il convient bien entendu de rappeler que ces règles de savoir-vivre appartiennent à la culture moderne, qu'elles naissent à la Renaissance, contemporaines du manuel du courtisan de Castiglione pour s'épanouir au XVIIIe siècle et constituer un répertoire de normes bourgeoises au XIXe siècle. Néanmoins, cette pénétration forcée de la main de Germanicus dans la bouche édentée du vétéran porte le sceau de la violence symbolique. La bouche, plus que jamais dans ce texte, est une bouche répugnante, mais à la forte valeur testimoniale. Elle prouve, mieux que le long discours qui aurait pu en sortir, les souffrances endurées par ces soldats, les privations et les blessures. Muette, elle n'en est pas moins éloquente.

 

 

Ce geste terrible, dans un contexte de fortes tensions, n'est pas un geste de désespoir, mais bien un cri silencieux, d'une grande efficacité persuasive. La formule indigne de l'ancien chef de l'État l'a actualisé, lui donnant une portée inédite, celle d'un geste de revendication, de manifestation d'appartenance à une classe sociale.

 

 

 

 

Lire le récit de Tacite au livre I des Annales.

 

 

Pour aller plus loin

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Texte commenté

Retrouvez le texte commenté dans la rubrique Texte, ainsi que la biographie de la plupart des auteurs évoqués dans la rubrique Auteurs.

Billets récents

October 9, 2018

Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram