© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#9 Lucrèce, une dame romaine face à un porc

November 25, 2017

À l’orée du Ve siècle avant J.-C., le destin de Rome bascule : la vieille royauté est renversée et la République instaurée. Les Romains, en effet, sont las de la mauvaise gestion des affaires par la famille des Tarquin, alors toute puissante, et souhaitent que le pouvoir soit désormais plus équitablement réparti. Néanmoins, ce qui, d’après l’historien Tite-Live, met véritablement le feu aux poudres, c’est l’agression d’une matrone romaine par le neveu du roi, Sextus Tarquin. Les patriciens sont excédés par cet acte de violence qu’ils reçoivent comme un nouvel affront de la dynastie étrusque contre la bonne société romaine. Au premier livre de sa volumineuse Histoire romaine, Tite-Live, un auteur contemporain des dernières années de la République, fait, près de cinq cents plus tard, le récit détaillé et émouvant du viol dont a été victime Lucrèce, la femme de Collatin, qui subit cette agression comme un déshonneur qui la conduit à se suicider. Il soumet ainsi à ses lecteurs, conformément au vœu qu’il formule dans la préface de son ouvrage un exemplum, c’est-à-dire un modèle de conduite exemplaire :

 

Ce que l’histoire offre de plus salutaire et fructueux est que, par la documentation qu’elle met en lumière, elle fournit des exemples dont on peut tirer toutes sortes de leçons : elle nous enseigne aussi bien des modèles à imiter, pour son bien et celui de son pays, que des comportements, honteux tant dans leurs motivations que dans leurs résultats, qu’il faut éviter.

 

Les derniers mots de Lucrèce, tels que Tite-Live les rapporte, sont en effet adressés aux « femmes adultères » ; la matrone s’exclame ainsi : « À l'avenir aucune femme adultère ne se prévaudra de l'exemple de Lucrèce pour survivre ». L’historien se fait alors moraliste et entend que ses lecteurs tirent de cet épisode scabreux un enseignement moral : on ne badine pas avec l’honneur d’une femme mariée, qui plus est du plus haut rang ! À travers elle, c’est une caste tout entière qui est atteinte et la victime elle-même est pratiquement indifférente puisque l’honneur d’une famille en vue est touché.

 

 Lucas Cranach (1472-1553), Lucretia, Huile sur toile, Gemäldegalerie, Vienne.

 

Le récit de Tite-Live – qui ne cite aucune source, assumant la part légendaire de son sujet placé en des temps si reculés – commence à Ardée, une bourgade non loin de Rome, devant laquelle les Romains ont mis le siège. Les combats ne sont pas très vifs et Collatin et ses compagnons se livrent aux plaisirs de la conversation. Celle-ci vient sur les femmes et chacun chante les louanges de la sienne, restée au foyer. Collatin est le plus dithyrambique. Piqués par ces éloges, ses compagnons d’armes suggèrent de rentrer à Rome au grand galop pour surprendre leurs épouses respectives dans leur intimité et ainsi en avoir le cœur net. On rentre aussitôt et alors que les femmes de ses amis passent leur ennui en fêtes et en festins, la sage Lucrèce file la laine, telle Pénélope. Les hommes, rassurés, regagnent leur camp le soir même ; cependant, Sextus Tarquin, l’un des membres de cette équipée, excité à la vue de la vertueuse Lucrèce, tourne bride et, quelques jours plus tard, se présente dans la maison de Collatin. Lucrèce n’a nulle raison de se montrer méfiante et conformément aux préceptes de l’hospitalité, elle reçoit l’ami de son mari avec les plus grands égards. Tite-Live nous raconte alors, comment, abusant de sa confiance, Sextus parvient à rejoindre Lucrèce dans le lit conjugal devant lequel il se présente l’épée à la main et la parole menaçante. Faisant immédiatement preuve de violence, il empoigne la poitrine de la jeune femme. Lucrèce, choquée par cette attaque, ne consent à rien, mais ne parvient pas pour autant à repousser l'attaque de Sextus. Assidu dans l’abjection, ce dernier déclare alors que si elle ne cède pas, non content de la violer, il la tuera et placera à ses côtés le cadavre d’un esclave dénudé. Ce scénario lui permettrait alors de faire croire à son ami Collatin qu’il a surpris son épouse au lit avec un autre et qu’il n’a fait défendre son honneur en les assassinant tous les deux. Vaincue par cet argument répugnant, Lucrèce n’a d’autre choix que de se livrer à son agresseur. Son crime consommé, Sextus Tarquin repart enfin, « plein d’orgueil », ferox dans le texte original – adjectif qui s’applique tant aux hommes qu’aux bêtes.

Terrassée par le viol, Lucrèce appelle à ses côtés son père et son époux à qui elle raconte le crime dont elle a été victime. Parvenue au terme de son récit, elle brandit un poignard qu’elle plonge dans son cœur pour dit-elle qu’« aucune femme adultère » ne puisse se prévaloir de son exemple pour survivre. Pourtant, le père et l’époux ont tenté d’infléchir la décision de Lucrèce « en rejetant la faute sur l’auteur de l’agression au lieu de celle qui en avait été la victime : c’est l’âme, disent-ils, et non le corps qui commet une faute, et, là où il n’y a pas eu d’intention, il n’y a pas de faute. »

 

Les paroles et les réactions des acteurs de cet épisode sont éloquents sur la vision qu’un esprit de l’Antiquité pouvait avoir sur un acte qui nous qualifierions sans équivoque de viol avec menace de mort. Il est intéressant, en effet, de remarquer l’intérêt que Tite-Live accorde à la question de l’honneur : tel que l’historien rapporte l'épisode, de fait, c’est la crainte de subir un déshonneur plus grand encore que le viol qui conduit Lucrèce à céder au chantage de son agresseur. Elle ne peut supporter l’idée d’être vue comme une femme adultère, qui plus est l’ayant commis avec un esclave. Son geste final semble démontrer qu’elle souhaite à tout prix rester en vie pour pouvoir rendre compte elle-même de l’agression dont elle a été victime. La question de l’intention est donc au cœur du dispositif décrit par Tite-Live. Lucrèce tient plus que tout à pouvoir affirmer qu’elle n’était pas consentante (ce qui en droit pénal français est un élément déterminant de la définition même du viol), cependant, elle semble refuser le statut de victime, alors même que son mari et son père paraissent le lui reconnaître. Ils semblent rejeter l’idée selon laquelle la souillure dont elle a été l’objet constituerait – aux dépens de Lucrèce – un crime contre leur famille ; c’est pourtant ce que le geste ultime et les propos de la jeune patricienne sous-entendent. Dès lors, il semble y avoir deux victimes selon que l’on épouse le point de vue de Lucrèce (la famille, souillée par son viol) ou de ses proches (Lucrèce seule). L’intérêt de Tite-Live, voire sa franche admiration, va sans conteste à la vision de Lucrèce. C’est elle, en effet, qui est au centre de la scène : le viol subit, elle parvient à reprendre en main la situation. Elle convie son père et son mari non parce qu’elle aurait besoin de réconfort ou de soutien, mais bien parce qu’elle doit confier aux hommes de la famille sa version des faits. Ils doivent entendre de sa bouche le crime commis par Sextus Tarquin, contre son propre corps, mais également contre les lois de l’hospitalité et de l’amitié. Dans l’esprit de Lucrèce, la notion de faute (culpa), dans le cas d’un crime sexuel, paraît partagée entre l’agresseur et l’agressé. Elle déclare ainsi : « Quant à moi, même si je m’absous de la faute, je ne me tiens pas quitte du châtiment. » Elle récuse donc d’être tenue pour fautive, néanmoins, elle associe mentalement l’idée de faute à sa situation. En termes plus contemporains, on constate la difficulté pour Lucrèce de se reconnaître pour victime de l’agression qu’elle a subi. Les psychologues connaissent bien ce processus et il est désormais bien établi que dans les affaires d’agression sexuelle, l’un des premiers biais est constitué par le sentiment de culpabilité qu’éprouve certaines victimes. Ce biais paraît ici transcendé du fait de l’identité-même de l’agresseur qui, quoique homme puissant et compagnon d’armes du mari de Lucrèce – proximité dont on sait qu’elle est pratiquement la norme dans les crimes de ce genre – est tenu pour un homme infâme car il appartient à une famille honnie par les Romains. Dès lors, si Lucrèce préfère la mort, son statut de victime n’est remis en cause par personne car la personnalité de son agresseur éclaire la situation de la lumière de l’évidence.

 

En revanche, la position de Tite-Live est plus ambiguë. On sent combien il est admiratif devant la décision radicale de Lucrèce, comme s’il éprouvait une sorte de soulagement à l’idée que la mort de la jeune femme permette effectivement de nettoyer la souillure dont sa famille, à travers son corps, aurait été la cible. S’il se garde d’exprimer explicitement son jugement, le choix des termes qu’il place dans la bouche de Lucrèce, l’importance qu’il accorde à son rôle, alors même que les propos de Collatin ou du père ne sont même pas rapportés, trahissent sa conviction. On perçoit presque une forme de mépris à l’égard de ces deux hommes qui tentent de rappeler Lucrèce à la vie. Ainsi, alors même que la jeune Romaine leur a fait promettre de laver son honneur, c’est un autre acteur qui surgit sur la scène, Brutus, pour ôter le poignard de la blessure mortelle de Lucrèce et le brandir en jurant qu’il sera l’arme contre les Tarquin. C’est lui qui s’empare de la situation et cristallise le malheur qui a touché la famille de Lucrèce en révolte contre Tarquin le Superbe et sa clique.

 

Ce lointain écho d’une affaire passée, dont la vérité historique est impossible à établir, entre fortement en résonance avec l’actualité. L’épisode du viol de Lucrèce, qui a inspiré maints artistes dont les peintres Lucas Cranach (notre illustration) ou Botticelli, permet de mettre en évidence quelques permanences de ce type d’agression. Il atteste ainsi la difficulté pour les victimes de viol à se reconnaître pour telle, mais souligne également la honte qu’éprouve la personne agressée et la violence contre son propre corps qu’un tel sentiment peut susciter. Il rappelle également que loin d’être le fait de personnes marginales, le viol est bien souvent commis par un proche, une personne fréquentable, généralement intégrée au cercle des intimes. Enfin, on est frappé de noter l’attitude de l’agresseur une fois son crime consommé, qui paraît n’éprouver nulle culpabilité.

 

Si nombre de commentateurs ont pu se montrer choqués par l’utilisation du mot-dièse #balancetonporc, on comprend, à la lumière de cet épisode dont l’éloignement dans le passé permet une lecture dépassionnée, que la personnalité de l’agresseur est au cœur du processus de qualification de la faute. Ainsi, si la personne de Lucrèce apparaît comme un exemplum aux yeux de Tite-Live et si le crime dont elle a été la victime suscite une réaction d’une telle ampleur, c’est que cet épisode permet de mettre en valeur la noblesse et la rectitude d’âme des familles patriciennes garantes du mos maiorum (la tradition des anciens, nécessairement pure et parfaite dans la pensée réactionnaire) face à une dynastie de dépravés étrusques.

Espérons qu’en notre siècle également, la dénonciation des abus à caractères sexuels en faits ou en paroles conduisent à une révolution, non pour renverser le régime, mais pour écarter du pouvoir et de manière générale de tous les milieux ceux qui, du VIe siècle avant notre ère à nos jours se comportent comme des porcs.

 

 

 

Lire le récit de Tite-Live dans l'Histoire romaine.

 

Pour aller plus loin

 

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