© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#6 Paris-Rome : le rêve plébéien d'une ville sans voiture

October 14, 2017

Sous le règne de l’empereur Domitien, Juvénal compose ses Satires, dont le ton véhément vire souvent à l’obscène, toujours étranger à ce que nous appellerions le politiquement correct. Dans la troisième satire, connue par la postérité sous le titre des « Embarras de Rome », le poète latin dénonce des conditions de vie épouvantables dans la capitale de l’Empire, épouvantables, surtout, pour les petites gens qui subissent des désagréments inconnus des plus riches.

 

Rome était née près de huit cents plus tôt et les responsables politiques n’ont eu de cesse d’en améliorer le plan. Différents corps de magistrats sont ainsi chargés de mettre en place ce qu’il convient d’appeler non sans quelque anachronisme une véritable politique d’urbanisme. Ainsi, les édiles sont-ils en charge de la voirie et de l’approvisionnement de l’Urbs – c’est-à-dire la Ville, avec une majuscule, comme les Romains appellent leur capitale. Les censeurs, corps de très hauts fonctionnaires, sont même en charge des questions d’adduction d’eau potable et d’évacuation des eaux usées.

   Décor sculpté, Cirque d'Arles, IIème siècle ap. J.-C., Musée départemental archéologique Arles-Antique. Crédits photo © Ariane Buisson.  

 

Rome s’est constituée autour du Forum, cœur véritable de la cité, espace marécageux, qui abritait alors des sépultures, bientôt remplacées par des maisons. Cette vaste place centrale – à la fois lieu à vocation commerciale, mais également espace de discussions, lieu de réunion publique, etc. – est orientée selon un axe nord-sud (le cardo) et un axe est-ouest (le decumanus), conformément au plan classique des villes étrusques que les Romains répandront dans tout l’Empire ; ainsi, à Paris, où le cardo serait dessiné par les actuelles rue Saint-Jacques, de la Cité, puis Saint-Martin, quant au decumanus, il pourrait s’agir de l’actuelle rue Soufflot ou Cujas. Les cités romaines se développaient ensuite à partir de ces deux axes, d’après un plan orthogonal. Rome fait exception en raison des contraintes géographiques exercées par la présence de collines et de dépressions. La ville, à l’époque républicaine, est desservie par un lacis de ruelles désordonnées, à la déclivité parfois forte ; elle occupe alors majoritairement la rive gauche du Tibre. L’habitat est socialement marqué d’un quartier à l’autre : la noblesse occupe le Palatin (d’où l’on dérive notre palais), quand la plèbe est majoritaire sur la colline de l’Aventin. Néanmoins, la Rome républicaine est une ville chaotique, conçue sans véritable plan directeur. La majorité des bâtiments sont en brique et un Auguste, à son arrivée au pouvoir promet aux Romains de leur laisser une « Rome de marbre » !

Le fondateur du régime impérial est ainsi l’un des premiers à entreprendre de grands travaux d’aménagements dans Rome. Il crée notamment nombre d’espaces de déambulations, promenades et jardins, mais contribue également à la restauration et à l’édification de beaucoup de lieux à vocation religieuse. Ses successeurs n’auront de cesse de laisser à leur tour une empreinte de pierre dans le paysage urbain romain, bâtissant qui un nouveau forum, qui de nouveaux thermes, voire un somptueux palais tel Néron et sa Domus aurea. Cependant, la plèbe continue de s’entasser dans des immeubles fragiles, divisés en appartements, les insulae, dont les autorités ont néanmoins limité la hauteur. Ces édifices, dont le rez-de-chaussée abrite généralement une boutique ouverte sur la rue, sont construits avec des matériaux de piètre qualité, puis loués appartements par appartements. C’est l’un de ces logements qu’occupe le satiriste Juvénal, qui en dénonce l’inconfort et étend sa critique à l’espace de la rue.

 

Rome est une ville bruyante, particulièrement dans les rues étroites où les cris des boutiquiers se mêlent à la clameur de la foule et au fracas des voitures qui peinent à se frayer un chemin. Le plébéien, réduit à la marche à pied, doit sans cesse lutter pour tailler son chemin au milieu de tant d’obstacles :

 

Ce flot vivant, qui roule et nous enferme tous, 
M’écrase en même temps la poitrine et les hanches. 
L’un me frappe du coude, un autre avec des planches ; 
Je veux fuir une amphore, et heurte un soliveau : 
On me couvre de fange, et, supplice nouveau, 
D’un énorme soldat la boueuse chaussure 
De ses clous dans mon pied imprime la morsure.

 

Bien sûr, conformément au topos du genre de la satire, l’exagération et la mauvaise foi ne sont jamais tout à fait absentes des descriptions de Juvénal et la veine comique de ce passage fait écho à un passage fort célèbre des Lettres persanes dans lequel le pauvre Rica fait part à son correspondant resté à Smyrne de la difficulté qu’il y a se déplacer au beau milieu de la foule parisienne qui ne prend pas garde à cet étranger un peu perdu et le bouscule sans ménagement :

 

Pour moi, qui ne suis pas fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien : car encore passe qu’on m’éclabousse depuis les pieds jusqu’à la tête ; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui passe me fait faire un demi-tour ; et un autre qui me croise de l’autre côté me remet soudain où le premier m’avait pris ; et je n’ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j’avais fait dix lieues.

 

Montesquieu, Lettres persanes, Lettre XXIV, Ricca à Iben, 1721

 

 

Pour autant, passé l’aspect grotesque du récit de Juvénal, il convient de noter un écart de sens essentiel entre les deux textes : là où un Montesquieu se plaît à dénoncer les travers des Parisiens grâce à la fiction de la découverte de leurs mœurs par des voyageurs persans, le narrateur, chez Juvénal, fait part d’une expérience du quotidien. Il ne s’agit pas de rire ou de s’étonner d’habitudes de vie que l’on découvre et où l’impolitesse serait maitresse de vie : ce que Juvénal dénonce c’est un problème social. En effet, la liste des désagréments qu’il subit est précédé par la mention d’un riche bourgeois, qui, lui se déplace en litière, tant éloigné des embarras de la circulation qu’il peut même lire, écrire et se reposer tout à son aise durant son trajet. Ainsi, Juvénal aborde la question de la circulation sous l’angle de l’inégalité sociale : d’un côté, pour les Romains les plus aisés, se déplacer n’est rien, voire même peut être envisagé comme un moment de détente, de l’autre, pour les personnes de plus modeste condition, se déplacer dans Rome est une épreuve, un moment de tension au cours duquel le piéton est sans cesse renvoyé à la précarité de sa situation. Son parcours, métaphore des difficultés qu’il rencontre dans l’existence, est jalonné d’obstacles ; il faut constamment jouer des coudes pour arriver où l’on veut ; il faut subir l’humiliation de devoir céder la place à plus important que soi, supporter l’offense de se faire écraser les pieds sans se plaindre car c’est un soldat lourdement chaussé qui vous fait face.

 

La ville contemporaine, héritière de la ville industrielle de la deuxième moitié du XIXe siècle, a vu croître ces difficultés. Le piéton de Paris a dû céder le pas à la voiture, à cheval d’abord, puis automobile. L’acmé de cette évolution s’exprime dans la ville pompidolienne où le fantasme de la voiture pour tous a conduit à aménager des voies de circulation toujours plus larges, qui ouvrent dans l’espace urbain de véritables lits fluviaux où le courant emporte un flot continu de voitures et qu’il est bien difficile de franchir. Ces tranchées saignent la ville, séparent les quartiers et obligent le piéton a bien des détours. Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont bien montré par l’expérience combien il est malaisé voire impossible de traverser le boulevard périphérique à pied ou à vélo. Petits et grands ne sont pas égaux face aux déplacements : aux uns, la fluidité, la vitesse, l’aisance ; aux autres, l’exiguïté des transports en commun, la lenteur, la contrainte. Ainsi, le rêve d’une ville sans voiture n’est-il peut-être pas qu’un rêve environnemental, mais bien un rêve plébéien.

 

 

 

Lire la satire mordante de Juvénal.

 

 

Pour aller plus loin

 

  • Léon Homo, Rome impériale et l'urbanisme dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 1951 ;

  • Michel Charlot et Monique Pinçon-Charlot, Paris : quinze promenades sociologiques, Lausanne, Payot, 2009 ;

  • Michel Ragon, Histoire de l'architecture et de l'urbanisme modernes, Paris, Seuil, 2010 ;

  • Yves Perrin, Rome, ville et capitale. Paysage urbain et histoire, IIe siècle av. J.-C. - IIe apr. J.-C., Paris, Hachette, 200.

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Texte commenté

Retrouvez le texte commenté dans la rubrique Texte, ainsi que la biographie de la plupart des auteurs évoqués dans la rubrique Auteurs.

Billets récents

October 9, 2018

Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram