© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#4 Quand République et Religion se téléscopent

September 16, 2017

Dans les années 110, Pline le Jeune est en Bythinie, où il est chargé de l'administration de cette province d'Asie mineure. L'empereur Trajan l'a doté de pouvoirs spéciaux et voilà que justement Pline est confronté à une difficulté majeure : quelle attitude adopter face aux chrétiens, qui mettent en péril l'Empire. Ne sachant comment conduire le procès de ces fidèles d’un nouveau genre, quels mobiles retenir, et encore moins quelles sentences prononcer, il se tourne vers Trajan, dont il est un proche. La lettre qu'il lui adresse constitue un témoignage historique crucial, d'une part en tant qu'observation de l'émergence du christianisme à l'orée du IIe siècle et des problèmes que cela engendre, mais aussi comme trace, d'autre part, de la place qu'occupe la religion dans la vie civique à Rome et dans les provinces. Les questions du gouverneur romain ne manquent pas d'éveiller pour nous l'écho du débat actuel sur la cohabitation de certaines pratiques religieuses avec le principe républicain de laïcité. Elles nous invitent même à nous interroger sur l'éventuelle existence d'une religion d'État ou, en tout cas, d'éléments ressortissant du religieux dans l'espace public.

Le premier problème soulevé par le représentant de Rome en Bythinie est d'établir la culpabilité des chrétiens. Le fait d'être chrétien en tant que tel est-il suffisant pour se voir mis en accusation ? Ou bien le chrétien doit-il être considéré comme coupable en raison de sa pratique religieuse, qui le pousserait alors à contrevenir aux lois ? Convient-il d'opérer une distinction en fonction de l'âge ? On pourrait en effet légitimement considérer que les enfants ne peuvent être tenus pour responsables d'être membre d'une communauté religieuse que leurs parents ont choisie pour eux. On voit que Pline essaye de se montrer équilibré dans sa réponse et condamne seuls ceux qui refusent de renier leur foi. Il ne leur tient donc pas rigueur d'avoir été chrétiens, mais de se montrer rebelles à l'injonction qui leur est faite par l'État d'abandonner leur foi.

Frise nord de l'Ara Pacis (Autel de la Paix), édifié par l'empereur Auguste à Rome, Ier siècle.

 

Ainsi, Pline est même prêt à gracier nombre de chrétiens, dénoncés dans un libelle anonyme, dès lors qu'ils ont accepté de se plier au rite de la religion officielle et d'abjurer leur foi chrétienne. Il se montre ainsi soucieux d'appliquer la loi de manière généreuse et ouverte, de façon à conserver dans le sein de la société le plus d'individus possibles, fussent-ils renégats. On peut imaginer que Pline espère que cet exemple de clémence puisse apparaitre aux yeux des chrétiens comme un gage non de tolérance à leur égard, mais de rigueur et d'impartialité. Il ne s'agit pas de lutter contre une croyance pernicieuse, mais d'empêcher que se répande une religion source de division dans la communauté civile.

L'essentiel de la confirmation que les anciens chrétiens ont bien renoncé à leur foi réside dans l'acceptation de pratiquer les gestes du culte impérial. Il s'agit de faire une offrande de vin et d'encens face à une image de l'Empereur et aux statues des dieux païens. On demande également aux chrétiens de maudire le Christ, mais, en somme, il ne s'agit que de préserver les apparences. Or, la religion romaine accorde une place essentielle à la célébration des cérémonies officielles, à la participation à la célébration du culte en telle ou telle occasion. À certains égards, la religion païenne apparait même comme une liste de prescriptions à respecter scrupuleusement, de gestes à accomplir dans telle ou telle circonstance, et dans laquelle la dimension véritablement spirituelle ne joue finalement qu'un rôle très secondaire. Appartenir au corps des citoyens, à Rome et dans l'Empire, implique donc de prendre une part active aux cérémonies officielles. S'en affranchir c'est risquer de rompre la Pax deorum, le traité de paix avec les dieux, et de voir retomber sur l'ensemble de la communauté la colère divine.

Dès lors, la présence des chrétiens sur le sol impérial pose un problème considérable puisque les chrétiens refusent absolument de se plier aux rites de la religion officielle. Ce fut d'ailleurs, dans l'histoire du christianisme, un point de débat : faut-il participer aux cérémonies afin de sauver les apparences et ne pratiquer le culte chrétien qu'en cachette ? Dans le fond, les deux pratiques sont-elles irréconciliables ? La religion romaine évolue de telle sorte au cours de la période impériale que son panthéon tend à se resserrer autour de quelques divinités héritières d'une longue tradition. C'est l'intransigeance des chrétiens qui rend impossible leur existence pacifique au sein de l'Empire. Là où les adeptes du culte de Mithra ou d'Isis ont parfaitement su s'intégrer, les chrétiens estiment que leur religion est incompatible avec la vie civile à Rome.

 

L'expression de cette ultime remarque nous invite à réfléchir en l'actualisant à la notion de compatibilité (ou d'incompatibilité) de la religion avec la sphère publique.

En effet, de façon non totalement assumée, notre République, particulièrement ces dernières années du fait des attaques terroristes dont notre pays a été victime, a (ré)-instauré nombre de rites. Parmi ceux-là, l'observation d'une minute de silence en mémoire des victimes des attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper-Cacher, de Paris et de Nice ou la cérémonie d'hommage aux Invalides, par exemple pour honorer Xavier Jugelé, ce policier assassiné sur les Champs-Élysées. Ces cérémonies mémorielles ont été organisées partout sur le territoire, dans les écoles, sur les places centrales des villes, dans les transports en commun, partout où la vie de la cité se déroule. Or, dans de rares circonstances, ces cérémonies ont été émaillées d'incidents, notamment à l'occasion de l'attentat de janvier 2015 (cf. Rapport parlementaire de M. Grosperrin, "Faire revenir la République à l'école").

Ces incidents ont fait l'objet de nombreuses réflexions, parmi lesquelles la question de l'intégration occupait une place prépondérante. Il me semble opportun d'ajouter une autre piste de réflexion, plus essentielle : n'est-il pas temps pour la République d'assumer qu'elle a ranimé une dimension rituelle qui emprunte certains codes au vocabulaire religieux ? Il s'agit en effet, au cours de ces minutes de silence, de communier, de se recueillir, d'exprimer silencieusement une forme de solidarité, autant de postures mentales qui relèvent du domaine religieux. Il s'agit probablement pour la République, si elle veut réussir ces moments où elle se rassemble, d'expliciter le sens de ces cérémonies, afin de les débarrasser de toute dimension religieuse justement.

 

 

 

 

Lire la lettre de Pline à l'empereur Trajan.

 

 

Pour aller plus loin

 

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