© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

#2 Virgile, la nuit, l'exil

August 19, 2017

Arma virumque cano, "les armes et les hommes, je les mets en poème". C'est par ces mots que s'ouvre l'épopée virgilienne, qui narre le voyage d'Énée, des rivages troyens à la côte italienne, puis ses efforts pour installer sa colonie dans la péninsule. Cette traversée de la Méditerranée, à l'instar du mouvement de la mer, parait ne devoir jamais s'interrompre.

 

Énée, au chant II, est l'hôte de la reine Didon, qui donne en son honneur un banquet au cours duquel le héros troyen fait le récit des souffrances qu'il a endurées pour parvenir jusqu'à elle. Alors que Troie est la proie des flammes, le jeune prince ne sait quel parti prendre : il ne peut se résoudre à abandonner sa patrie et pour autant, force est bien de constater que la bataille est perdue. Dans ces moments d'incertitude, le héros s'en remet au sommeil. Il voit alors apparaitre, en songe, le spectre d'Hector, le plus vaillant des guerriers troyens, tués par le grec Achille et dont le cadavre a été impitoyablement outragé devant les remparts de Troie.

 

Hector, auparavant guerrier flamboyant autant que prince courtois, se présente aux yeux d'Énée tel que la mort s'est emparée de lui. Il est bien loin désormais l'époux raffiné d'Andromaque, le fils de Priam : c'est un fantôme exsangue, un corps épuisé et souillé qui s'insinue dans le sommeil du héros. Ce visage seul et cette silhouette ravagée disent assez la déroute des Troyens. Non seulement Hector est mort, mais dans la mort encore, il porte le poids de sa défaite. Cette vision ne manque pas de frapper Énée, pour qui Hector représente un modèle, une figure digne d'admiration. En effet, le rival d'Achille incarne les valeurs de l'héroïsme : il ne redoute pas la mort, il est prêt à donner sa vie pour la cité, il se montre un redoutable combattant, mais sait aussi sortir du combat lorsque celui-ci s'achève. Sa fureur s'exprime sur le champ de bataille.

 

Navire à voile et ses passagers, Maison de la Petite Fontaine, Pompéi.

 

Alors qu'il apparait dans toute l'humilité de l'homme vaincu, Hector, pressé de questions par Énée, n'a même pas besoin d'ouvrir la bouche pour annoncer que désormais tout est fini. Sa force de caractère transparait dans ce dernier silence : il ne sert plus à rien de se plaindre, il est inutile de remâcher la débâcle. C'est toujours vers l'avant qu'il faut aller, vers demain, et ce futur implique de tourner le dos à l'ennemi et de partir.

 

Hector le guerrier s'adresse à autre guerrier ; les deux hommes partagent les mêmes valeurs, celles qui dominent dans l'épopée homérique. Dans le poème virgilien, les héros apprennent le renoncement, temporaire. Être héroïque, dans ce passage de Virgile, c'est admettre que le combat, pour un temps au moins, est perdu. Pour que l'avenir existe de nouveau, les Troyens doivent comprendre que les Grecs ont gagné et que c'est sur un autre terrain qu'il faut dorénavant se porter.

 

Un tel fait est essentiel à comprendre et l'on conçoit combien il exige de lucidité et d'humanité pour être accepté par les deux princes troyens, dont l'éducation a fait des guerriers virils, au sens étymologique, c'est-à-dire des soldats qui ne tournent pas le dos face à l'adversaire, qui meurent plutôt que de se rendre. Énée doit accepter, provisoirement, de déposer son héroïsme positif.

 

Le héros virgilien est donc celui qui sait fuir pour se construire ; Énée laisse à Troie, la ville de ses ancêtres, son épouse Créüse, qui périt dans l'incendie de la cité, les dépouilles de ses frères morts au combat. Il part, humblement, en emportant avec lui son vieux père Anchise, signe qu'il n'oublie pas son passé, son fils Ascagne, qui témoigne qu'il existe un futur, et ses dieux (les Pénates), car même si le combat a tourné en la défaveur des Troyens, Énée n'a pas perdu sa foi et sa confiance. Désormais, Troie telle qu'elle a été n'est plus ; Énée a la charge de fonder une nouvelle ville, après avoir parcouru l'immensité des mers.

 

À la lecture de ce passage, comment ne pas songer au triste voyage des migrants venus de l'Est et du Sud, qui tentent eux-aussi de franchir les mers ? Si l'héroïsme mélancolique d'Énée nous touche, il importe que nous ne restions pas indifférents au sort de ces frères humains qui ont dû franchir les mêmes frontières que le prince troyen : accepter de renoncer à sa ville, à son pays, abandonner ses morts, les vivants et les disparus aussi, admettre que, pour un temps, la vie ici n'est plus possible. Et, cependant, conserver assez de foi et d'espoir pour s'embarquer et penser que dans l'incertain, il existe un ailleurs plus désirable.

 

Dans le mouvement du quotidien, nous restons souvent indifférents à ces trajectoires douloureuses qui nous paraissent lointaines. Les poètes, qui connaissent l'essentiel, n'ont-ils pas pour mission de nous ouvrir les yeux ? C'est ce que fait Patrick Chamoiseau dans sa lumineuse "Déclaration des poètes" (à découvrir ici), texte plein de force et de colère, qui rappelle aussi la nécessité de poétiser le monde.

 

 

 

Lire les vers de Virgile.

 

 

Pour aller plus loin

 

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