© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

TEXTES CLASSIQUES

Montaigne, Le cœur ouvert

En ce peu que j'ay eu à negocier entre nos Princes, en ces divisions, et subdivisions, qui nous deschirent aujourd'huy : j'ay curieusement evité, qu'ils se mesprinssent en moy, et s'enferrassent en mon masque. Les gens du mestier se tiennent les plus couverts, et se presentent et contrefont les plus moyens, et les plus voysins qu'ils peuvent : moy, je m'offre par mes opinions les plus vives, et par la forme plus mienne : Tendre negotiateur et novice : qui ayme mieux faillir à l'affaire, qu'à moy. C'a esté pourtant jusques à cette heure, avec tel heur, (car certes fortune y a la principalle part) que peu ont passé demain à autre, avec moins de soupçon, plus de faveur et de privauté. J'ay une façon ouverte, aisee à s'insinuer, et à se donner credit, aux premieres accointances. La naifveté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise. Et puis de ceux-là est la liberté peu suspecte, et peu odieuse, qui besongnent sans aucun leur interest : Et peuvent veritablement employer la responce de Hipperides aux Atheniens, se plaignans de l'aspreté de son parler : Messieurs, ne considerez pas si je suis libre, mais si je le suis, sans rien prendre, et sans amender par là mes affaires. Ma liberté m'a aussi aiséement deschargé du soupçon de faintise, par sa vigueur (n'espargnant rien à dire pour poisant et cuisant qu'il fust : je n'eusse peu dire pis absent) et en ce, qu'elle a une montre apparente de simplesse et de nonchalance : Je ne pretens autre fruict en agissant, que d'agir, et n'y attache longues suittes et propositions : Chasque action fait particulierement son jeu : porte s'il peut.

Au demeurant, je ne suis pressé de passion, ou hayneuse, ou amoureuse, envers les grands : ny n'ay ma volonté garrotee d'offence, ou d'obligation particuliere. Je regarde nos Roys d'une affection simplement legitime et civile, ny emeuë ny demeuë par interest privé, dequoy je me sçay bon gré. La cause generale et juste ne m'attache non plus, que moderément et sans fiévre. Je ne suis pas subjet à ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes : La colere et la hayne sont au delà du devoir de la justice : et sont passions servans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur devoir, par la raison simple : Utatur motu animi, qui uti ratione non potest. Toutes intentions legitimes sont d'elles mesmes temperees : sinon, elles s'alterent en seditieuses et illegitimes. C'est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et le coeur ouvert.

Montaigne, Essais, III, I, "De la vanité"

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