© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

TEXTES GRECS

Aelius Aristide, Éloge de Rome

En effet, vous avez séparé en deux groupes tous ceux qui étaient sous votre pouvoir – par ces mots, je désigne l’ensemble du monde civilisé : à la partie qui avait la meilleure grâce, la noblesse et les capacités les plus grandes, vous avez donné la totalité des droits politiques ou même la communauté de peuple : pour le reste, vous l’avez soumis et réduit à l’obéissance. Ni la mer ni l’étendue d’un continent ne peuvent être un obstacle à l’obtention de la citoyenneté ; dans ce domaine, l’Asie n’est pas séparée de l’Europe. Tout se trouve ouvert à tous ; il n’est personne digne du pouvoir ou de la confiance qui reste un étranger. […]

Comme nous l’avons dit, vous avez, en hommes généreux, distribué à profusion la citoyenneté romaine. Vous n’en avez pas fait un objet d’admiration en refusant de la partager avec quelqu’un d’autre ; au contraire, vous avez cherché à en rendre digne l’ensemble des habitants de l’Empire ; vous avez fait en sorte que le nom de Romain ne fût pas celui d’une cité, mais le nom d’un peuple unique. […] Vous avez fait passer la ligne de partage entre les Romains et les non-Romains. […] Depuis que ce partage est réalisé, nombreux sont ceux qui, dans chaque cité, sont les concitoyens de vous-mêmes autant que ceux issus de leur propre race, bien que quelques-uns d’entre eux n’aient encore jamais vu votre cité. Il n’est pas besoin de garnisons dans leurs acropoles, car partout, les hommes les plus importants et les plus puissants gardent pour nous leur propre patrie.

 

Aelius Aristide, Éloge de Rome, XIV, trad. Alain Michel, 1969

Homère, La prophétie de Tirésias

Alors l'âme survint de Tirésias de Thèbes,

portant un sceptre d'or : il me reconnut et me dit :

"Qu'est-ce encor, malheureux ? Quittant la clarté du soleil,

tu viendrais voir les morts et cet empire sans douceur ?

Écarte-toi du trou, détourne donc ton glaive aigu,

que je boive le sang et te dise la vérité."

À ces mots, m'écartant, je remis au fourreau

mon glaive à clous d'argent ; et dès qu'il eut bu le sang noir,

le devin sans défaut m'adressa ces paroles :

"Tu désires un doux retour, illustre Ulysse :

un dieu va te l'aigrir. Car je ne pense pas

que Poséidon oublie, son âme est pleine de rancune,

il t'en veut d'avoir aveuglé l'un de ses fils.

Vous pourrez néanmoins, malgré tous vos maux, aboutir,

si tu restes ton maitre et le maitre de tes marins,

sitôt que tu approcheras ton beau navire

de l'ile du Trident, échappant aux eaux violettes

pour voir paitre les vaches, les moutons

du dieu Soleil, celui qui voit tout et entend tout.

Si tu n'y touches pas et ne penses qu'à ton retour,

vous pourrez arriver, malgré tous vos maux, en Ithaque.

[...]

Lors donc que tu auras tué chez toi les prétendants,

par la ruse ou par la force, à la pointe du glaive,

tu devras repartir en emportant ta bonne rame,

jusqu'à ce que tu aies retrouvé ceux qui ignorent

la mer, et qui ne mêlent pas de sel aux aliments ;

ils ne connaissent pas les navires fardés de rouge,

ni les rames qui sont les ailes des navires.
Et voici, pour t'y retrouver, un signe clair :

lorsque quelqu'un, croisant ta route, croira voir

sur ton illustre épaule une pelle à vanner,

alors plantant ta bonne rame dans la terre,

offre un beau sacrifice au seigneur Poséidon."

 

Homère, Odyssée, XI, 90-130, trad. Philippe Jacottet, La Découverte, 1982

Plutarque, Le discours de Caton à la Curie

Et pourtant, sitôt qu'il fut de retour à Rome, il ne faillit pas de remontrer vivement au sénat que les pertes et dommages que les Carthaginois avaient reçus par le passé, dans les guerres qu'ils avaient eues contre eux, ne leur avaient pas tant ôté de puissance comme de folie et d'imprudence, et qu'il y avait danger que lesdites adversités ne les eussent rendus plutôt expérimentés qu'affaiblis pour faire la guerre, et que déjà ils s'essayaient et s'exercitaient en cette guerre contre les Numides, pour puis après la faire à bon escient aux Romains, et que la paix qu'ils avaient avec eux n'était qu'une surséance d'armes et un délai de guerre, pour laquelle renouveler ils n'attendaient que quelque occasion opportune. Et dit-on que, outre ces remontrances, il avait expressément apporté, dans le repli de sa longue robe, des figues d'Afrique, lesquelles il jeta emmi le sénat, en secouant sa robe ; et comme les sénateurs s'émerveillassent de voir de si belles, si grosses et si fraîches figues, "La terre qui les porte, leur dit-il, n'est distance de Rome que trois journées de navigation."

 

Plutarque, Les Vies des hommes illustres, XVIII, "Vie de Caton le Censeur", trad. Jacques Amyot (1559-1565)

Sophocle, Le coup de sang d'Ajax

TECMESSE - Tu sauras tout, puisqu'aussi bien tu es des nôtres. Nous étions au cœur de la nuit, les feux du soir ne brûlaient plus. Brusquement Ajax se saisit de son épée à deux tranchants : l'envie lui est venue soudain de partir en guerre sans but. Et moi, alors, de le reprendre, de lui dire : "Que fais-tu là, Ajax ? Pourquoi te mettre en route sans qu'on t'ait appelé ? Tu n'as pas reçu de message, tu n'as pas entendu de trompette. À l'heure qu'il est, toute l'armée dort." Il ne me répond que par des mots brefs - l'éternel refrain : "La parure des femmes, femme, c'est le silence." Je comprends, je me tais et il s'en va seul. Que lui est-il arrivé là-bas ? je ne puis le dire ; mais il rentre enfin, menant, chargé d'entraves, à la fois des taureaux et des chiens de berger, tout un butin à cornes. Aux uns, il coupe la tête ; d'autres, il leur relève le mufle, les égorge ou les assomme ; d'autres, il les brutalise, entravés comme ils sont. Il se jette sur ce bétail comme il eut fait sur des humains. Tout à coup, poussant la porte, il s'adresse à une ombre et dégorge un flot d'invectives contre les deux fils d'Atrée, puis de même sur Ulysse, accompagnant le tout de grands éclats de rire : Ah ! la fière vengeance qu'il aura été tirer d'eux ! Sur quoi, vivement, il rentre chez lui : et voici qu'avec le temps, il retrouve sa raison. Alors, à la vue du désastre qui remplit son logis, il se frappe la tête, il pousse un grand cri, il s'affaisse sur l'amas croulant de cadavres qu'a formé cette boucherie, il s'arrache les cheveux à pleines mains. Longtemps, il reste là, effondré et sans voix. Puis il s'adresse à moi et me menace des plus terribles peines, si je ne lui révèle pas tout ce qui lui est arrivé ; il veut savoir où il en est. Et moi, mes amis, saisie de terreur, je lui dis ce qu'il a fait, tout ce que j'en sais du moins. Alors il éclate en sanglots affreux, tels que jamais encore je n'en ai entendu de lui - lui qui ne cessait de déclarer jadis que sangloter ainsi était le fait d'un lâche, d'une âme sans ressort.

Sophocle, Ajax, 284-320, traduction de Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2001

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