© 2018, Ariane Buisson.

Dernière modification Vendredi 12 octobre 2018

TEXTES LATINS

Horace, Via Appia

Au sortir de la grande Rome, Aricie m'a reçu dans un modeste gîte. J'avais pour compagnon le rhéteur Héliodore, de beaucoup le plus grand savant des Grecs. De là, nous avons gagné le Forum d'Appius, fourmillant de mariniers et de cabaretiers fripons. Notre paresse a coupé en deux cette étape, que font d'une traite ceux qui relèvent plus haut leur tunique : la voie Appienne est moins fatigante à qui ne se presse pas. Là, à cause de l'eau, qui était détestable, je traite mon estomac en ennemi, attendant, non sans impatience, mes compagnons qui dinaient.

Déjà la nuit s'apprêtait à étendre ses ombres sur la terre et à semer le ciel de constellations. Et alors, les clameurs de voler des esclaves aux mariniers, des mariniers aux esclaves : "Aborde ici !" "Tu en fourres trois cents !" "Holà, il y en a assez !". Pendant qu'on fait payer, on attelle la mule, une heure entière passe. Les moustiques maudits, les grenouilles des marais écartent de nous le sommeil. Après que, gorgés de piquette, marinier et voyageur ont, à l'envi, chanté leur petite amie absente, à la fin, fatigué, le voyageur commence à dormir, et le marinier paresseux détache et laisse paitre sa mule, fixe le câble à une pierre et ronfle, couché sur le dos. Et déjà le jour arrivait quand nous sentons que la barque n'avance pas d'une ligne. L'un de nous alors, cervelle chaude, saute à terre et travaille, avec un bâton pris à un saule, la tête et les reins de la mule et du marinier. À la quatrième heure, on nous débarque enfin. Nous nous lavons le visage et les mains dans ton onde, ô Féronia ! Puis, ayant déjeuné, nous nous traînons l'espace de trois milles et nous arrivons au pied d'Anxur, posée sur ses roches blanches qui brillent au loin.

Horace, Satires, I, V, 1-21, traduction de François Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2011

Juvénal, Les embarras de Rome

Que l’insomnie, à Rome, enfante de trépas ! 
Fiévreux, gorgé de mets qu’on ne digère pas, 
Où trouver, pour dormir, une maison tranquille ? 
C’est le riche tout seul qui dort en cette ville. 
Voilà ce qui nous tue ! ...En nos étroits quartiers, 
L’encombrement des chars parmi les muletiers, 
Le choc des lourds essieux, la foule qui blasphème, 
Réveilleraient les veaux marins, Drusus lui-même. 
Mais le riche, au-dessus de tous ces vils plébéiens, 
Court, porté sur le dos des grands Liburniens. 
Chemin faisant, il lit, il écrit, il repose ; 
Car au sommeil invite une litière close. 
En dormant, il arrive, encor bien avant nous. 
Ce flot vivant, qui roule et nous enferme tous, 
M’écrase en même temps la poitrine et les hanches. 
L’un me frappe du coude, un autre avec des planches ; 
Je veux fuir une amphore, et heurte un soliveau : 
On me couvre de fange, et, supplice nouveau, 
D’un énorme soldat la boueuse chaussure 
De ses clous dans mon pied imprime la morsure.

Juvénal, Satires, III, 232-247, d'après la traduction de Jules Lacroix (1846)

Ovide, Le conseil des dieux

Lorsque le père des hommes, fils de Saturne, a vu ce spectacle du haut des cieux, il gémit et, se rappelant un crime trop récent encore pour avoir été divulgué - l'horrible festin servi à la table de Lycaon - il en conçoit au fond du cœur un courroux terrible, digne de Jupiter ; il convoque le conseil des dieux ; sans retard, ils accourent à son appel. Il est dans l'empyrée une voie que l'on distingue aisément par un ciel serein, elle porte le nom de Voie lactée ; sa blancheur éclatante la signale à tous les yeux. C'est par là que les dieux d'en haut se rendent à la demeure royale où réside le Souverain tonnant. À droite et à gauche, portes ouvertes, les atriums hantés par la noblesse céleste ; la plèbe habite à part, dans d'autres lieux ; sur le devant et sur les côtés, les dieux puissants ont établi leurs pénates. Tel est le séjour que j'oserai appeler, si on me permet un langage si audacieux, le Palatin du ciel.

Donc, lorsque les dieux furent entrés dans ce sanctuaire resplendissant de marbre, Jupiter lui-même assis sur un trône plus élevé et s'appuyant sur un sceptre d'ivoire, agita trois ou quatre fois autour de sa tête sa redoutable chevelure, qui ébranla la terre, la mer et les astres. Puis il exhala en ces termes son indignation...

Ovide, Les Métamorphoses, I, 163-181, trad. Jean-Pierre Néraudau, Gallimard, 1992

Ovide, La nymphe Écho

 

Un jour qu'il chassait vers des filets des cerfs tremblants, Narcisse frappa les regards de la nymphe à la voix sonore qui ne sait ni se taire quand on lui parle, ni parler la première, de la nymphe qui répète les sons, Écho. En ce temps-là, Écho avait un corps ; ce n'était pas simplement une voix et pourtant sa bouche bavarde ne lui servait qu'à renvoyer, comme aujourd'hui, les derniers mots de tout ce que l'on lui disait. Ainsi l'avait voulu Junon ; quand la déesse pouvait surprendre les nymphes qui, souvent, dans les montagnes, s'abandonnaient aux caresses de son Jupiter, Écho s'appliquait à la retenir par de longs entretiens, pour donner aux nymphes le temps de fuir. La fille de Saturne s'en aperçut : "Cette langue, qui m'a trompée, dit-elle, ne te servira guère et tu ne feras plus de ta voix qu'un très bref usage." L'effet confirme la menace ; Écho cependant peut encore répéter les derniers sons émis par la voix et rapporter les mots qu'elle a entendus.

Donc, à peine a-t-elle vu Narcisse errant à travers les campagnes solitaires que, brûlée de désir, elle suit furtivement ses traces ; plus elle le suit, plus elle se rapproche du feu qui l'embrase ; le soufre vivace dont on enduit l'extrémité des torches ne s'allume pas plus rapidement au contact de la flamme. Oh ! que de fois elle voulut l'aborder avec des paroles caressantes et lui adresser de douces prières ! Sa nature s'y oppose et ne lui permet pas de commencer ; mais du moins puisqu'elle en a la permission, elle est prête à guetter des sons auxquels elle pourra répondre par des paroles.

 

Ovide, Les Métamorphoses, III, 356-380, trad. Jean-Pierre Néraudau, Gallimard, 1992

Ovide, La chute d'Icare

 

Cependant Dédale, las de la Crète et d'un long exil, sentait renaitre en lui l'amour du pays natal ; mais la mer le retenait captif : « Minos, dit-il, peut bien me fermer la terre et les eaux ; le ciel au moins m'est ouvert. C'est par là que je passerai ; quand Minos serait le maitre de toutes choses, il n'est pas le maitre de l'air. » Ayant ainsi parlé, il s'appliqua à un art jusqu'alors inconnu et soumet la nature à de nouvelles lois. Il dispose des plumes à la file en commençant par la plus petite ; de sorte qu'une plus courte soit placée à la suite d'une plus longue et qu'elles semblent s'élever en pente ; c'est ainsi qu'à l'ordinaire vont grandissant les tuyaux inégaux de la flûte champêtre. Puis, il attache ces plumes au milieu avec du lin, en bas avec de la cire et, après les avoir ainsi assemblées, il leur imprime une légère courbure pour imiter les oiseaux véritables. Le jeune Icare se tenait à ses côtés ; ignorant qu'il maniait les instruments de sa perte, le visage souriant, tantôt il saisissait au vol les plumes qu'emportaient la brise vagabonde, tantôt il amollissait sous son pouce la cire blonde et par ses jeux il retardait le travail merveilleux de son père. Quand l'artisan a mis la dernière main à son ouvrage, il cherche à équilibrer de lui-même son corps sur ses deux ailes et il se balance au milieu des airs qu'il agite. Il donne aussi ses instructions à son fils : « Icare, lui dit-il, tiens-toi à mi-hauteur dans ton essor, je te le conseille : si tu descends trop bas, l'eau alourdira tes ailes ; si tu montes trop haut, l'ardeur du soleil les brûlera. Vole entre les deux. Je t'engage à ne pas fixer tes regards sur le Bouvier, sur Hélice et sur l'épée nue d'Orion : prends-moi pour seul guide de ta direction. » En même temps, il lui enseigne l'art de voler et il adapte à ses épaules des ailes jusqu'alors inconnues. Au milieu de ce travail et de ces recommandations, les joues du vieillard se mouillent de larmes ; un tremblement agite ses mains paternelles. Il donne à son fils des baisers qu'il ne devait pas renouveler et, s'enlevant d'un coup d'aile, il prend son vol en avant, inquiet pour son compagnon, comme l'oiseau qui des hauteurs de son nid a emmené à travers les airs sa jeune couvée ; il l'encourage à le suivre, il lui enseigne son art funeste, tout en agitant ses propres ailes, il regarde derrière lui celles de son fils. Un pêcheur occupé à tendre ds pièges aux poissons au bout de son roseau tremblant, un berger appuyé à son bâton, un laboureur sur le manche de sa charrue les ont aperçus et sont restés saisis ; à la vue de ces hommes capables de traverser les airs, ils les ont pris pour des dieux. Déjà sur la gauche était Samos, chérie de Junon, (ils avaient dépassé Délos et Paros) ; sur leur droite étaient Labynthos et Calymnée fertile en miel, lorsque l’enfant, tout entier au plaisir de son vol audacieux, abandonna son guide ; cédant à l’attrait du ciel, il se dirigea vers des régions plus élevées. Alors le voisinage du soleil dévorant amollit la cire odorante qui fixait ses plumes ; et voilà la cire fondue ; il agite ses bras dépouillés ; privés des ailes qui lui servaient à ramer dans l’espace, il n’a plus de prise sur l’air ; sa bouche, qui criait le nom de son père, est engloutie dans l’onde azurée à laquelle elle a donné son nom. Mais son malheureux père, un père qui ne l’est plus, va criant : « Icare, Icare, où es-tu ? en quel endroit dois-je te chercher ? ». Il criait encore : « Icare ! » quand il aperçut des plumes sur les eaux ; alors il maudit son art et il enferma dans un tombeau le corps de son fils ; la terre où celui-ci fut enseveli en a gardé le nom.
 

Ovide, Les Métamorphoses, VIII, 183-235, trad. Jean-Pierre Néraudau, Gallimard, 1992

Ovide, La troyenne Hécube

 

Troie et Priam tombent en même temps ; la malheureuse épouse de Priam perd la forme humaine, après avoir perdu tout le reste, et ses aboiements nouveaux font frémir les airs d'un ciel étranger, sur les bords où le long passage de l'Hellespont est emprisonné dans un étroit espace. Ilion brûlait et la violence des flammes n'étaient pas encore apaisée ; l'autel de Jupiter avait bu le peu de sang qui restait au vieux Priam ; traînée par les cheveux, la prêtresse de Phébus tendait inutilement ses mains vers le ciel. Les mères de famille Dardaniennes tenaient embrassées, pendant qu'il en était encore temps, les statues des dieux de leur patrie dans les temples en flammes. Les Grecs vainqueurs les entraînent comme une proie qu'ils se disputent entre eux. Astyanax est précipité du haut des tours d'où sa mère lui avait souvent montré son père combattant pour le défendre et pour sauver le royaume de leurs ancêtres. Maintenant, Borée invite au départ ; son souffle favorable fait claquer les voiles qu'il agite ; le pilote donne l'ordre de les livrer aux vents : "Troie, adieu ! On nous entraîne loin de toi, " crient les Troyennes ; elles baisent la terre et quittent les demeures fumantes de leur patrie. La dernière à s'embarquer, lamentable spectacle, c'est Hécube, que l'on a trouvée au milieu des tombeaux de ses enfants ; elle pressait entre ses bras leurs monuments funèbres et baisait leurs ossements, lorsque les mains du roi de Dulichium l'ont entraînée. Cependant elle n'a retiré de terre que les cendres du seul Hector et les emporte dans les voiles qui couvrent sa poitrine ; sur la tombe d'Hector elle a laissé, misérables offrandes, des cheveux blancs dont elle a dépouillé sa tête, des cheveux et des larmes.

Hécube est alors emmenée comme captive. Pour elle, les malheurs ne s'arrêtent pas : "La grande Ilion est abattue ; les malheurs publics se sont terminés par une horrible catastrophe, mais ils sont terminés. Je suis la seule pour laquelle il y a toujours une Pergame.", clame-t-elle dans son désespoir. Elle doit encore faire face à la mort de son dernier fils Polydore, assassiné par Polymestor. Comme une lionne vengerait son petit, Hécube tue sauvagement le roi thrace.

Les Thraces, révoltés par la détresse de leur souverain, se mettent à lancer contre la Troyenne des traits et des pierres ; mais voilà qu'avec un grognement sourd elle poursuit à coups de dent la pierre qu'on lui a jetée ; de sa bouche, qu'elle ouvrait toute grande pour parler, sortent, en dépit de ses efforts, des aboiements ; on montre encore l'endroit qui doit son nom à ce prodige : pendant longtemps Hécube, toute pleine du souvenir de ses anciens malheurs, a continué à faire retentir les champs Sithoniens de ses hurlements lugubres. Son infortune avait ému les Troyens, ses sujets, les Pélasges, ses ennemis, et même tous les dieux ; oui, tous, car l'épouse et sœur de Jupiter avoua, elle aussi, qu'Hécube n'avait pas mérité de telles épreuves.

 

Ovide, Les Métamorphoses, XIII, 404-428, puis 565-575, trad. Jean-Pierre Néraudau, Gallimard, 1992

Pétrone, Les Homéristes

Ascylte commençait à répondre à ces injures, mais Trimalcion, charmé de l'éloquence de son ancien compagnon d'esclavage : « Laissez-là vos disputes, dit-il, et jouissons de la vie. Toi, Herméros, épargne ce jeune homme. Il a encore le sang un peu bouillant : sois le plus raisonnable. En pareille occurrence, le vrai vainqueur est celui qui laisse la victoire à l'autre. Toi-même, quand tu n'étais qu'un jeune coq, cocorico ! tu n'étais guère d'humeur plus commode. Soyons donc, cela vaut mieux, parfaitement tranquilles et joyeux en attendant les homéristes. »

Justement, leur troupe faisait son entrée en frappant les boucliers de la lance. Trimalcion s'assied sur un tabouret, et tandis que, suivant l'usage, les homéristes dialoguent en grec, lui, fièrement, lisait à haute voix la traduction latine. Mais tout à coup, il fait faire silence : « Savez-vous, dit-il, quelle histoire ils représentent ? Diomède et Ganymède étaient deux frères ; ils avaient pour soeur Hélène. Agamemnon l'enleva et lui substitua une biche pour être immolée à Diane. C'est pourquoi Homère raconte la lutte des Troyens et des Parentins. Agamemnon, victorieux, donna sa fille en mariage à Achille, ce dont Ajax perdit la raison, comme vous le verrez tout à l'heure. » Il parlait encore quand les homéristes poussèrent un grand cri, et la foule des esclaves accourut portant sur un immense plateau un veau, affublé d'un casque. Ajax les poursuivait. Tirant son épée comme un fou, il le découpa dans tous les sens, et piquant les morceaux de la pointe les distribua à l'assemblée ébahie.

 

Pétrone, Satiricon, LIX, trad. Louis de Langle, 1923

Pline le Jeune, Lettre à Trajan

 

Je me suis fait un devoir, seigneur, de vous consulter sur tous mes doutes. Car qui peut mieux que vous me guider dans mes incertitudes ou éclairer mon ignorance ? Je n'ai jamais assisté aux informations contre les chrétiens ; aussi j'ignore à quoi et selon quelle mesure s'applique ou la peine ou l'information. Je n'ai pas su décider s'il faut tenir compte de l'âge, ou confondre dans le même châtiment l'enfant et l'homme fait ; s'il faut pardonner au repentir, ou si celui qui a été une fois chrétien ne doit pas trouver de sauvegarde à cesser de l'être ; si c'est le nom seul, fût-il pur de crime, ou les crimes attachés au nom, que l'on punit. Voici toutefois la règle que j'ai suivie à l'égard de ceux que l'on a déférés à mon tribunal comme chrétiens. Je leur ai demandé s'ils étaient chrétiens. Quand ils l'ont avoué, j'ai réitéré ma question une seconde et une troisième fois, et les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés : car, de quelque nature que fût l'aveu qu'ils faisaient, j'ai pensé qu'on devait punir au moins leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. J'en ai réservé d'autres, entêtés de la même folie, pour les envoyer à Rome, car ils sont citoyens romains. 

Bientôt après, les accusations se multipliant, selon l'usage, par la publicité même, le délit se présenta sous un plus grand nombre de formes. On publia un écrit anonyme, où l'on dénonçait beaucoup de personnes qui niaient être chrétiennes ou avoir été attachées au christianisme. Elles ont, en ma présence, invoqué les dieux, et offert de l'encens et du vin à votre image que j'avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; elles ont, en outre, maudit le Christ (c'est à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens). J'ai donc cru qu'il les fallait absoudre. D'autres, déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens, et se sont rétractés aussitôt, déclarant que véritablement ils l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns depuis plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d'années, quelques-uns depuis plus de vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux ; tous ont maudit le Christ. 

[...] J'ai jugé nécessaire, pour découvrir la vérité, de soumettre à la torture deux femmes esclaves qu'on disait initiées à leur culte. Mais je n'ai rien trouvé qu'une superstition extraordinaire et bizarre. J'ai donc suspendu l'information pour recourir à vos lumières. L'affaire m'a paru digne de réflexion, surtout à cause du nombre que menace le même danger. Une multitude de gens de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront chaque jour impliqués dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes ; il a gagné les villages et les campagnes. 

 

Pline le Jeune, Lettres, X, 97, trad. De Sacy et J. Pierrot, Garnier, 1920

Sénèque, Traiter avec bonté ses esclaves

 

J'ai appris avec plaisir de ceux qui viennent d'auprès de vous que vous vivez en famille avec vos esclaves ; je reconnais là votre prudence et vos principes. Ils sont esclaves ; mais ils sont hommes. « Ils sont esclaves ! » mais ils logent sous votre toit. « Ils sont esclaves ! » non ; ils sont des amis dans l'abaissement. « Ils sont esclaves ! » eh ! oui, nos compagnons d'esclavage, si nous considérons que la fortune a un égal pouvoir sur eux et sur nous. Aussi je ris, quand je vois des hommes tenir à déshonneur de souper avec leur esclave ; et pourquoi ? parce qu'un usage insolent entoure le maitre, à son souper, d'une foule d'esclaves debout autour de lui. Il prend, ce maitre, plus de nourriture qu'il n'en peut contenir ; il surcharge avec une effrayante avidité son estomac déjà plein et déshabitué de ses fonctions ; il avale avec peine, pour rejeter avec plus de peine encore ; cependant ses malheureux esclaves ne peuvent ouvrir la bouche, pas même pour lui parler. 
Le fouet est là pour étouffer tout murmure ; le hasard lui-même n'est pas pour eux une excuse ; une toux, un éternuement, un hoquet, le plus léger bruit, sont autant de crimes suivis du châtiment. Toute la nuit, ils restent debout, à jeun, en silence. Qu'en arrive-t-il ? on se tait devant le maître ; on parle de lui en arrière. Mais les esclaves dont les lèvres n'étaient pas cousues, ceux qui pouvaient converser devant le maître et avec lui, ceux-là étaient prêts à mourir pour lui, à détourner sur leur tête le péril qui le menaçait. Ils parlaient à table, mais ils se taisaient à la torture. C'est encore notre arrogance qui a créé ce proverbe : « Autant d'esclaves, autant d'ennemis. » Nos ennemis! ils ne le sont pas; c'est nous qui les faisons tels. 
Je me tais sur d'autres preuves de notre barbarie et de notre inhumanité à leur égard ; je ne vous les montre pas assimilés aux bêtes de somme, et comme tels, encore trop accablés ; tandis que nous sommes mollement étendus pour souper, l'un essuie les crachats, l'autre, penché, recueille ce que rejette l'estomac des convives pleins de vin ; un troisième découpe les oiseaux les plus rares, et, promenant avec aisance sa main savante de l'estomac au croupion, les partage en aiguillettes. Il ne vit, le malheureux, que pour dépecer proprement des volailles ; heureux encore de faire ce métier par besoin, au lieu de l'enseigner par plaisir ! Voyez cet autre qui verse le vin : paré comme une femme, il lutte avec son âge ; il veut sortir de l'enfance, on l'y retient de force. On arrache, on déracine tous les poils de son corps. Avec la taille d'un guerrier et la peau lisse d'un enfant, il veille la nuit entière, servant tour à tour l'ivrognerie et l'impudicité de son maître: époux dans la chambre à coucher, échanson à table. 
Cet autre, chargé de la censure du repas, reste sans cesse debout, et note ceux des convives dont les flatteries, dont les excès de gourmandise ou de langue mériteront une invitation pour le lendemain. Ajoutez ces pourvoyeurs habiles, initiés à tous les goûts du maître ; qui savent quel mets le réveille par sa saveur, le réjouit par son aspect, triomphe de ses dégoûts par sa nouveauté ; celui dont il est déjà las, celui dont il aura faim tel jour. Et lui n'oserait souper avec eux ; il croirait compromettre sa dignité que de s'asseoir à la même table ; mais, grâces aux dieux, il trouve en eux des maîtres. 

Songez un peu que cet homme que vous appelez votre esclave est né de la même semence que vous, qu'il jouit du même ciel, respire le même air, et, comme vous, vit et meurt. Il peut vous voir esclave, comme vous pouvez le voir libre. A la défaite de Varus, que de Romains d'une illustre naissance, à qui leurs exploits allaient ouvrir le sénat, se sont vus rabaissés par la fortune ! De l'un elle a fait un berger, de l'autre un gardien de chaumière. Méprisez donc un homme pour sa condition, qui, toute vile qu'elle vous paraît, peut devenir la vôtre. Je ne veux point entreprendre une tâche immense, discuter l'emploi que l'on doit faire de ces esclaves, victimes de notre orgueil, de notre cruauté, de nos mépris ; je réduis mes préceptes à un seul : « Traitez votre inférieur comme vous voudriez être traité par votre supérieur. » Ne pensez jamais à votre pouvoir sur votre esclave, sans songer en même temps à celui qu'un maître aurait sur vous. - Mais je n'ai pas de maître. - Vous êtes dans l'âge heureux de votre vie ; peut-être en aurez-vous. Ne savez-vous donc plus à quel âge Hécube, Crésus, la mère de Darius, Platon, Diogène, sont devenus esclaves ? Traitez les vôtres avec indulgence et même avec familiarité ; admettez-les à votre conversation, à votre confidence, à votre intimité. 

N'allez pas croire, je vous prie, que je rejetterai certaines fonctions comme trop basses, que j'exclurai ce muletier ou ce bouvier ; non, je mesurerai l'homme à ses mœurs et non pas à son emploi. Les mœurs, chacun se les fait ; les emplois, le sort en dispose. Admettez les uns à votre table, parce qu'ils en sont dignes, les autres pour qu'ils le deviennent. Ce qu'ils ont pris de bas dans le commerce des esclaves, une société plus honnête l'effacera. Pourquoi, Lucilius, ne chercher un ami qu'au sénat ou sur la place publique ? Cherchez bien et vous en trouverez dans votre propre maison. Souvent les meilleurs matériaux se perdent, faute d'ouvrier ; il ne s'agit que de les mettre en œuvre, de les essayer. Celui-là est un fou, qui, faisant marché pour un cheval, n'en regarde que la housse et le frein, sans songer à la bête ; mais plus fou encore est celui qui juge un homme sur son habit, ou bien sur sa condition, qui est encore pour nous une espèce d'habit. Il est esclave ; mais peut-être son âme est libre. Il est esclave ; doit-on lui en faire un crime ? Eh ! qui ne l'est pas ? esclave de la débauche, esclave de l'avarice, esclave de l'ambition : tous du moins esclaves de la peur ! Je vois ce consulaire asservi à une vieille femme, ce riche à une servante, des jeunes gens de la première qualité à des comédiennes. Il n'est pas de servitude plus honteuse que la servitude volontaire. Que les dédains de ces hommes ne vous empêchent donc pas de vous dérider avec vos esclaves, et d'exercer votre autorité sans orgueil. Faites-vous respecter plutôt que craindre. 


On va m'accuser d'arborer pour les esclaves le bonnet de la liberté, d'attaquer l'autorité des maitres ; eh bien! je le répète, mieux vaut de leur part le respect que la crainte. - Ainsi donc les voilà sur le pied de nos clients et de protégés ? - Et vous-même, voulez-vous donc que les maîtres soient plus difficiles que Dieu ? il se contente de respect et d'amour. 


Il est donc très sage à vous de ne vouloir pas être craint de vos esclaves, de ne les châtier qu'en paroles ; les coups sont pour les brutes. Ne blesse pas tout ce qui peut nous atteindre ; mais la mollesse dispose à la colère ; elle nous rend furieux, à la moindre contradiction. Nous devenons autant de petits rois. Les rois aussi, oubliant et leur force et la faiblesse d'autrui, s'emportent, deviennent furieux, comme s'ils avaient reçu quelque injure : accident au-dessus duquel s'élève leur fortune. Ils ne l'ignorent pas, mais ils recherchent, ils saisissent l'occasion de nuire ; ils supposent une injure, afin de la venger. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps ; vous n'avez pas besoin d'exhortation. C'est un avantage de la vertu, de se complaire en elle-même et de s'y arrêter. Le vice est inconstant, il change à chaque heure, non pour être mieux, mais pour être autrement.

Sénèque le Jeune, Lettres à Lucilius, V, 47, trad. M. Charpentier  et M. Lemaistre, in Oeuvres de Sénèque le Philosophe avec la traduction française, T. I, Paris, Garnier, 1860

Tacite, Germanicus en campagne

 

Mais plus Germanicus était près d'espérer le pouvoir suprême, plus il se dépensait au profit de Tibère ; il lui jure fidélité et lui fait prêter serment par son entourage et par les cités belges. Puis, ayant appris le soulèvement des légions, il partit en hâte et les trouva hors du camp, venant à sa rencontre, les yeux baissés vers la terre comme par repentir. Quand il eut franchi le retranchement, des plaintes confuses commencèrent à se faire entendre. Et certains, lui prenant la main sous prétexte de la baiser, l'introduisirent dans leur bouche pour lui faire toucher du doigt leurs gencives édentées ; d'autres lui montraient leurs membres courbés par la vieillesse. À l'assemblée debout, qui lui semblait un fouillis, il ordonne de se ranger par manipules ; on répondit qu'ils entendraient mieux ainsi groupés ; il fait dresser en avant les enseignes, pour que cela permettre au moins de distinguer les cohortes ; ils mirent du temps à obéir. Alors, après avoir commencé par un pieux hommage à Auguste, il passa aux victoires et aux triomphes de Tibère, en célébrant avec des éloges particuliers les plus beaux exploits qu'il avait accomplis en Germanie avec des légions comme celle-là. Puis il exalte l'accord unanime de l'Italie, la fidélité des Gaules ; partout régnaient l'ordre et la concorde. Le silence ou de légers murmures accueillirent ces paroles.

 

Tacite, Annales, I, XXXIV, 1-4, trad. Pierre Wuilleumier, Les Belles Lettres, 2012

Tite-Live, Le viol de Lucrèce

Quelques jours plus tard, Sextus Tarquin, à l'insu de Collatin, revint à Collatie, suivi d'un seul compagnon. Là, ignorant ses intentions, on lui fit bon accueil. Puis, après le repas, une fois qu'on l'a mené dans les appartements des hôtes, enflammé par sa passion, voyant qu'il ne courait aucun risque et que tout dormait autour de lui, il tire son glaive et vient auprès de Lucrèce endormie, dont il serre la poitrine de la main gauche ; "Tais-toi, dit-il, je suis Sextus Tarquin. J'ai mon épée à la main. Tu mourras, si tu dis un mot."

La femme, tirée de son sommeil, toute tremblante, ne voyait rien qui pût l'aider et une mort imminente la menacer ; pendant ce temps, Tarquin lui avouait son amour, la suppliait, mêlait des menaces à ses prières, retournait dans tous les sens cette âme de femme. Mais, comme il la voyait résolue, ne cédant même pas à la crainte de la mort, il ajoute à cette crainte celle du déshonneur : après l'avoir tuée, dit-il, il placera à côté de son corps celui, tout nu, d'un esclave égorgé, pour qu'on dise qu'elle avait été tuée en commettant l'adultère avec un vil individu. Ainsi cette menace terrible permit à sa passion, victorieuse en apparence, de l'emporter sur la vertu inébranlable et Tarquin s'en alla, plein d'orgueil d'avoir ravi son honneur à une femme. Lucrèce, accablée par un si grand malheur, envoie un messager à la fois à son père à Rome et à son mari à Ardée de venir chacun avec un ami sûr : "C'est nécessaire et urgent ; un affreux malheur est arrivé." [...] Ils la trouvent assise dans la chambre et accablée. À l'arrivée des siens, elle fond en larmes.

- "Comment vas-tu ?" demande son mari.

- "Mal", dit-elle ; "qu'est-ce qui peut aller bien pour une femme qui a perdu son honneur ? Les traces d'un autre homme, Collatin, marquent ton lit. Mon corps seul est souillé ; mon âme est pure : ma mort te le prouvera. Mais donnez-moi la main comme gage que vous n'épargnerez pas le coupable.  C'est Sextus Tarquin, un hôte agissant en ennemi, qui, cette nuit, armé, est venu ici voler du plaisir pour mon malheur, mais aussi pour le sien, si vous êtes des hommes."

À tour de rôle, tous donnent leur parole ; ils tâchent d'apaiser sa douleur en rejetant la faute sur l'auteur de l'attentat et non sur celle qui a dû le subir. "C'est l'âme qui est criminelle et non le corps ; sans mauvaise intention, il n'y a pas de faute."

- "C'est à vous de voir ce qui lui est dû", dit-elle. "Quant à moi, si je m'absous de la faute, je ne m'affranchis pas du châtiment. À l'avenir, déclara Lucrèce, aucune femme adultère ne se prévaudra de l'exemple de Lucrèce pour survivre." Elle tenait un couteau caché sous ses vêtements. Elle se le planta dans le coeur et, tombant sur sa blessure, elle s'effondra, mourante. Son mari et son père poussèrent de grands cris.

Tite-Live, Histoire romaine, I, 58, d'après la traduction de Gérard Walter, Paris, Gallimard, 1968

Virgile, Le songe d'Énée

C'était l'heure apaisée où le repos commence

Pour les mortels inquiets et s'insinue en eux

Par le bienfait divin le plus doux à leur âme.

Dans mon sommeil, voici que m'apparut Hector,

Plein de tristesse et répandant des flots de larmes,

Tel qu'il était jadis lorsque le char cruel

Le traînait tout souillé de poussière et de sang,

Ses pauvres pieds gonflés, percés par les courroies ;

Dans quel état, hélas ! et combien différent 

Du glorieux Hector qui revenait chargé

Des dépouilles d'Achille, ou venait de lancer

Contre les vaisseaux grecs les flammes de Phrygie.

La barbe hérissée et les cheveux collés

Par le sang, il portait ces blessures sans nombre

Qu'il a reçues autour des murs de sa patrie.

Il me semblait que, tout en pleurs, je l'appelais 

Et disais le premier ces mots pleins de douleur :

"Ô lumière de Troie et son plus sûr espoir,

Pourquoi tant de retard ? De quel pays viens-tu,

Hector tant désiré ? Comment, après tant de morts,

Après tous les malheurs du peuple et de la ville,

Nous te voyons enfin, épuisés de fatigue !

Quel traitement indigne a-t-il défiguré

Ton visage serein, et pourquoi ces blessures ?"

Il ne me répond rien ; à ces vaines demandes

Il ne s'attarde pas, mais il me dit, tirant

Du fond de sa poitrine un long gémissement :

"Ah ! fuis, fils de déesse, et t'arrache à ces flammes !

L'ennemi tient nos murs ; Troie aujourd'hui s'écroule.

C 'est assez fait pour la patrie et pour Priam.

Si le bras d'un mortel pouvait sauver Pergame,

Le mien l'eût défendu. Ilion te confie

Ses objets consacrés, son culte et ses Pénates ;
Prends-les pour compagnon de tes destins ; pour eux,

Cherche de grands remparts, qu'enfin tu fonderas

Après avoir couru l'immensité des mers."

 

Virgile, Énéide, II, 270-294, trad. Marc Chouet, éd. Diane de Selliers , 2009

Please reload